J’espère que nous sommes nombreux à considérer le racisme thème désuet. Non pas que celui-ci nous rende indifférent mais bien au contraire car la hiérarchisation entre êtres humains qu’il entend – à élargir aux différences de considération selon les sexes, origines, religions etc – n’a aucun fondement.

Et pourtant Donald Trump dirige un pays, Marine Le Pen passe le premier tour des présidentielles françaises. Dans ce climat de peur de l’autre, de rejet de la différence et de défense d’un territoire « justement » acquis, il nous est indispensable de réagir. L’esclavage est l’une des conséquences extrêmes de cette hiérarchisation de l’autre/hiérarchisation des êtres et même si nous le pensons lointain, il reste d’actualité sous diverses formes, de plus cruelles – proche des temps coloniaux – aux plus subtiles et cachées de notre quotidien.

En présentant la vie d’une esclave à la fin du XVIIIème siècle à Saint-Domingue, Isabel Allende nous offre non seulement un roman historique très bien documenté mais également une réflexion actuelle sur la liberté et l’égalité. Nous ne chercherons pas ici à démontrer son talent, internationalement reconnu mais plutôt à présenter une des ses œuvres phares La isla bajo el mar, paru en 2009.

À partir du personnage central, Zarité, que le lecteur suit de son enfance à sa liberté, l’auteure décrit les destinées de plusieurs femmes et hommes, esclaves, libres ou en passe de le devenir.

Allende nous offre ainsi via son personnage principal une réflexion sobre et critique de l’esclavage.

De nombreux autres thèmes sont abordés ici de manière subtile et perspicace. Mentionnons par exemple la problématique des théories raciales, de la condition des femmes en fonction de leurs couleurs et de leurs conditions sociales, les questions relatives aux rencontres des cultures, à l’imposition de système économique, d’un système de pensées. Mais l’ouvrage interroge avant tout et par-dessus tout la question de la liberté. Celle-ci est traitée évidemment à travers le prisme de l’esclavage, thème central de cette histoire. La réussite économique des grands propriétaires n’est possible qu’au moyen de la force et de la soumission. Excusé et expliqué par les différentes théories racistes, elle rencontre cependant les interrogations des idées des Lumières et des abolitionnistes.

Isabel Allende dépasse cette problématique fondamentale et invite le lecteur à remettre en question l’essence même de la liberté. Que deviennent les esclaves une fois l’acte de liberté signé ? Quelle vie les attend ? La liberté dans ce contexte n’est nullement synonyme d’égalité et comme nous le rappelle l’auteure rendre la liberté n’est pas le moyen le plus pertinent pour lutter contre l’esclavage : « Entonces habrá doscientos y pico de negros abandonados a su suerte y un muchacho imprudente en la pobreza » rappelle un professeur abolitionniste à son élève lui faisant part de son souhait de libérer l’ensemble des esclaves de la propriété en passe de lui revenir. Non seulement les esclaves libérés auront de la difficulté à trouver un emploi rémunéré et donc de pouvoir approcher des conditions de vie décente mais en plus le jeune homme se retrouverait démuni pour poursuivre cette lutte abolitionniste.

Interrogeant la condition des femmes, Allende remet en question, à travers son personnage principal la liberté de celles-ci au sein de cette société : « En el día mi hija andaba presa en un corsé y de noche dormía embetunada con crema blanqueadora, con un cintillo para aplastarle las orejas y una cincha de caballo estrujándole la cintura ». La liberté officielle est acquise, cependant, la jeune fille doit se soumettre aux lois de la beauté et être prisonnière de ces carcans afin de plaire et d’acquérir une meilleure condition sociale. D’autres éléments du livre élargissent la réflexion – les relations sexuelles, amoureuses voire amicales entre maîtres et esclaves – notamment – mettent en doute les libertés d’usage du corps et du cœur.

Qu’est-ce que le plaisir féminin, qui y a droit, comment et surtout avec qui ? Qu’est-ce qu’être une femme, une mère, une amante – qu’est ce que cela entend et permet sont des questions centrales dans ce livre où en fin de compte le lecteur constate qu’il en revient aux personnages féminins de le définir. La sexualité joue ici un rôle primordial et les enjeux autour de cette question sont représentatifs des fonctionnements du système d’alors.

Finalement cette lecture est une invitation à la réflexion sur l’Histoire ou les Histoires, sur les droits et libertés, sur les possibilités de vivre ensemble et principalement sur le concept d’égalité.

D’aucunement universel, cette une lutte actuelle que nous devons mener pour que celui-ci devienne – pour tous – une évidence.

Joëlle Ruchonnet

Notes : p.360 éd. DEBOLSILLO, segunda impresión, 2016.
p.414, op.cit.