La forêt amazonienne (en haut), bordée par des terres déboisées pour la plantation de soja, dans l’ouest du Brésil, en octobre 2015. PAULO WHITAKER / REUTERS

Ricardo Salles, le ministre de l’environnement du président d’extrême droite Jair Bolsonaro, estime que son travail consiste plus à « défaire qu’à faire » et agit en conséquence.

Des ministres de Jair Bolsonaro, Ricardo Salles est l’un des plus francs. L’un des plus efficaces, aussi. Mais à ceux qui espéraient que le ministre brésilien de l’environnement d’un gouvernement d’extrême droite peu porté sur la question écologique s’engagerait malgré tout dans la lutte contre la déforestation de l’Amazonie ou le réchauffement climatique, l’homme de 43 ans a offert un démenti cinglant, affirmant que son travail consistait davantage à « défaire qu’à faire ».

« Le Brésil souffre de graves problèmes depuis [l’adoption de] la Constitution de 1988 qui a créé trop d’obligations », a-t-il détaillé dans un entretien à la radio Jovem Pan, vendredi 26 avril, fustigeant les « gouvernements de gauche de ces vingt dernières années » qui ont, selon lui, développé un « appareillage idéologique et bureaucratique (…) freinant le développement économique du pays ».

Fidèle soldat de Jair Bolsonaro avec lequel il partage l’obsession d’un « marxisme culturel » qui se serait infiltré dans le pays, le quadragénaire démantèle, les unes après les autres, les organisations étatiques chargées de la préservation de l’environnement afin d’en chasser les « niches socialistes ».

Fin avril, il a ainsi démis la quasi-totalité de l’état-major de l’Institut Chico Mendes (ICMbio) du nom du héros de l’Amazonie assassiné en 1989, dont Ricardo Salles a confessé ignorer l’existence. Les troupes de l’établissement, chargées de surveiller et de protéger la biodiversité des parcs naturels, ont été remplacées par d’anciens policiers militaires de Sao Paulo. Des hommes qui, à en croire le ministre, sont gages d’« ordre » et d’« efficacité ».

« C’est honteux et catastrophique »

La mesure fait suite à une opération similaire visant l’Ibama, l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles. Après avoir licencié vingt et un des vingt-huit directeurs régionaux de l’organisation vouée à sanctionner les crimes environnementaux, Ricardo Salles en a réduit le budget de près d’un quart, le limitant à 279,4 millions de reais (64 millions d’euros), à peine de quoi couvrir les frais de fonctionnement.

Aux ordres d’un chef d’Etat déterminé à mettre fin à « l’industrie des amendes » environnementales qui auraient cours dans le pays aux dépens de l’agronégoce, le ministre est aussi parvenu, avec une redoutable diligence, à faire chuter les contraventions infligées par l’Ibama de 28 % au cours du premier trimestre par rapport à la même période de 2018.

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 Des terres déboisées photographiées lors de l’opération « Green Wave », menée dans le sud de l’État d’Amazonas, au Brésil, en juillet 2017. BRUNO KELLY / REUTERS

« Le Brésil a mis en place une des meilleures législations d’Amérique latine pour l’environnement. Ce gouvernement démantèle tout de façon dramatique au prix de dommages écologiques, mais aussi sociaux et économiques. C’est honteux et catastrophique », a réagi Marina Silva, ministre de l’environnement du gouvernement de Lula de 2003 à 2008, tandis que Jair Bolsonaro, aux anges, saluait, le 29 avril, le « nettoyage » effectué par son disciple.

Cosignataire avec le ministère de l’agriculture d’un projet de loi visant à simplifier l’octroi de permis d’exploitation de terres en réduisant les contraintes environnementales, Ricardo Salles ne donne au chef de l’Etat que des raisons de se réjouir. Chacune de ses interventions est un éloge de la parole présidentielle.

« Emanciper » les populations autochtones

L’homme qui mit pour la première fois de son existence les pieds en Amazonie en février prétend ainsi, à l’instar de Jair Bolsonaro, promouvoir l’« intégration » de l’Indien en proposant d’ouvrir les territoires indigènes à l’exploitation minière. Un discours déjà en vogue sous la dictature militaire (1964-1985), visant à « émanciper » les populations autochtones afin de s’approprier les richesses naturelles de leurs terres. La période s’est traduite par le massacre de 8 000 indigènes.

« Jair Bolsonaro voulait supprimer le ministre de l’environnement, mais a dû y renoncer face au tollé. Il a trouvé une autre tactique pour arriver à ses fins », observe, dépité, Marcio Astrini, coordinateur des politiques publiques de l’organisation non gouvernementale Greenpeace.

Cofondateur du mouvement de droite radicale Endireita Brasil (« Brésil, tiens-toi droit »), Ricardo Salles n’a pas obtenu son portefeuille par hasard, malgré son apparente ignorance des enjeux écologiques.

Après avoir tenté à diverses reprises de se faire élire député, il est nommé, en 2016, secrétaire à l’environnement de l’Etat de Sao Paulo, mais quitte ses fonctions un an plus tard, poursuivi puis condamné pour « improbité administrative » : l’homme est accusé d’avoir intimidé des fonctionnaires et modifié les plans d’une zone protégée pour profiter au secteur privé. Un péché véniel aux yeux d’un Jair Bolsonaro, incapable d’imaginer que le développement économique puisse aller de pair avec la protection de la planète.

6cebf8c elz6hfONFwW9dVoHNon1gMvDes terres déboisées que l’Institut brésilien pour l’environnement et les ressources naturelles renouvelables cherchait à sauver, en août 2017. BRUNO KELLY / REUTERS

« Ministre des entreprises minières »

« Les ignorants accusent Jair Bolsonaro de (…) ne pas diriger. Mais le capitaine a une mission bien plus importante que celle, prosaïque, de gouverner. Il doit démasquer les agents communistes globalistes infiltrés parmi nous. Un arbre, par exemple, nous le savons désormais, est de gauche », raille avec cynisme, l’écrivain Antonio Prata dans une tribune au quotidien Folha de Sao Paulo publiée 29 avril, ajoutant : « Encore heureux que nous ayons Ricardo Salles : avec tout ce qu’il a fait au ministère de l’environnement, on peut penser qu’il est bien engagé à en finir, d’ici peu, avec tous les arbres de ce pays. »

420fdb0 R6GCzW0xVFOLkNPmtRGdsXaZLe ministre brésilien de l’environnement Ricardo Salles, à Campos do Jordao (Brésil), le 5 avril. AMANDA PEROBELLI / REUTERS

« Ricardo Salles ne fait que détruire. Il démantèle tout afin que plus personne ne puisse s’opposer à la déforestation. Regardez ce ministère, aucune politique ne vise à lutter contre le réchauffement climatique. C’est proprement scandaleux », s’affole une fonctionnaire qui préfère rester anonyme. « La situation est gravissime », ajoute-t-elle.

Surnommé le « ministre des entreprises minières », Ricardo Salles peut compter sur l’appui des lobbys de l’agronégoce et de l’industrie minière influents au Congrès. Mais s’attaquer à l’environnement dans un Brésil qui héberge l’Amazonie, des terres indigènes connues internationalement et l’une des plus vastes biodiversités au monde est osé.

Le 25 avril, plus de 600 scientifiques européens alliés à 300 indigènes ont exhorté, dans un manifeste publié dans la revue Science, l’Union européenne (UE) à agir. Refusant que l’Europe, partenaire commercial stratégique du Brésil, soit « complice des crimes commis au nom de la production agricole », ils appellent l’UE à conditionner l’importation de produits brésiliens au respect des engagements environnementaux du pays.

Ricardo Salles a balayé l’affaire, jugeant la menace « peu crédible » et faisant du Brésil « un exemple de protection de l’environnement ». Mais la suggestion des scientifiques, suivie par les Verts au Parlement européen pourrait, dans le climat des élections européennes fin mai, gagner de l’élan, tandis que la déforestation prend des allures irréversibles.

Selon le site d’informations G1, les relevés d’images satellites montrent que le Brésil a défriché l’équivalent d’un pays comme la France entre 1985 et 2017. La forêt la plus importante, l’Amazonie, a perdu pendant cette période 18 % de sa surface.

Claire Gatinois (Sao Paulo, correspondante)

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