Au Brésil, les mères s’organisent

Au Brésil, les mères s’organisent

13 mai 2021, deux mères pleurent leurs enfants tués une semaine plus tôt par la police lors d’une opération dans la favela Jacarezinho, à Rio de Janeiro. Selon les chiffres de l’ONU, un jeune noir meurt toutes les vingt-trois minutes au Brésil. keystone

Parmi la population noire, des milliers de jeunes meurent chaque année, abattus par les forces de l’ordre et des milices armées. Pour faire face, des collectifs de mères se créent dans tout le pays.

Violences raciales

«Nous, les mères des quartiers pauvres, on n’a que nos corps pour lutter.» Assise à la table d’un fast-food déserté de la Baixada Fluminense, dans la banlieue nord de Rio de Janeiro, Nivia Raposo pèse ses mots et soutient le regard. Depuis l’assassinat, en 2015, de son fils Rodrigo, elle est en lutte. Nivia est l’une des porte-voix du réseau des mères de la Baixada, un collectif de mères endeuillées, dont les enfants ont été tués par la police, des milices ou bien ont disparu. Pour lutter contre cette violence institutionnelle, aggravée depuis l’élection de Jair Bolsonaro, et se soutenir, des collectifs de mères se créent dans tout le pays.

Rodrigo avait 19 ans lorsqu’il a été abattu en pleine rue, devant la maison familiale. Nivia se remémore en détail les derniers moments de la vie de son fils. Le récit lui coûte mais, si elle vit encore aujourd’hui, c’est «pour le raconter». Quelques jours plus tôt, un policier militaire, voisin de la famille, avait interpellé Rodrigo et tenté, sans y parvenir, de lui extorquer de l’argent. Ce voisin, contre lequel Nivia témoignera dans le cadre de l’enquête sur la mort de Rodrigo, est membre d’une milice qui sévit dans un quartier proche. Tandis que l’assassin présumé est mis en fuite par les habitants et les habitantes du quartier, s’ensuit, pour la famille, le trop habituel déni de justice: une enquête bâclée, puis un procès qui n’en finit plus de se faire attendre.

En 2005, un massacre commis par la police militaire de Caxias (un des quartiers de la Baixada) avait déjà poussé les mères de la région à s’organiser. Vingt-neuf personnes avaient alors été tuées au hasard, dans la rue. De ce drame était née l’Association des proches de victimes de la violence d’Etat, dont le réseau des mères de la Baixada est l’héritier. Ces massacres, appelés chacinas (littéralement «abattages»), sont monnaie courante au Brésil. Selon les chiffres de l’ONU, un jeune noir meurt toutes les vingt-trois minutes au dans ce pays. Les jeunes sont abattus par la police, par le crime organisé ou encore dans le cas de «disparitions forcées» car, «s’il n’y a pas de corps, il n’y a pas d’enquête», explique Nivia. D’après le rapport de la Coalition solidarité Brésil, en 2019, plus de 6000 personnes ont été tuées par la police, dont près de 80% sont des personnes noires. Un chiffre bien en dessous de la réalité puisqu’il ne reflète que les données officielles, dans lesquelles ne rentrent pas les morts liées aux milices ni les disparitions.

«Les mères doivent se défendre elles-mêmes»

C’est un autre massacre, désormais bien connu au Brésil, qui a arraché son fils à Debora Silva Maria. Du 12 au 21 mai 2006, en représailles à une série de rébellions dans les prisons de São Paulo, coordonnée par le Premier Commando du Crime (PCC), une organisation criminelle, la police se livre à des exécutions arbitraires dans la rue. Plus de 100 personnes, dont Edson Rogerio Silva Dos Santos, le fils de Debora, sont ainsi abattues. «Après sa mort, j’ai complètement arrêté de manger et j’ai été hospitalisée», témoigne-t-elle, «puis, j’ai senti sa présence, alors j’ai décidé d’aller voir une autre mère de victime, et ensemble nous sommes allées en voir une troisième, et ainsi de suite». Debora délaisse son activité de vendeuse de lingerie à domicile pour se consacrer pleinement à la lutte contre les crimes policiers. C’est ainsi que naît, en 2008, l’organisation des Mães de Maio (les Mères de Mai), qui devient une référence pour les réseaux de mères en création dans le reste du pays.

Depuis, ces réseaux de mères se sont multipliés. A Rio, dans différents quartiers populaires, mais aussi dans d’autres Etats du Brésil comme Bahia, le Ceará, le Goiás. Un réseau des mères autochtones a également été créé. Régulièrement, à l’occasion d’un nouveau massacre ou d’un nouvel assassinat, les mères voyagent et se rencontrent pour se soutenir, partager leur expertise en matière de droit, d’aide psychosociale, et de mobilisation. Le 12 mai 2016, elles ont officiellement lancé un réseau national, décidant d’organiser, chaque année, dans un Etat différent, une «rencontres des mères et des proches de victimes du terrorisme d’Etat». Surtout, «les mères doivent se défendre elles-mêmes, c’est le sens de notre mouvement», avance Debora.

Un militantisme global

Outre la peur, les violences policières ont des effets délétères sur la santé des familles, à commencer par celle des mères. Pour Debora, ces violences sont la marque d’une «extermination en cours». L’absence de soutien psychologique et la difficulté d’y avoir recours génèrent souvent des troubles de l’addiction, de la santé mentale. L’impunité policière se traduit par une perte totale de confiance des mères envers les institutions et ceux qui y travaillent.

Irone Santiago vit dans le complexe de Maré, un grand ensemble de favelas, dans la zone nord de Rio de Janeiro. En 2015, lors de l’occupation du quartier par l’armée fédérale, son fils Victor a été la cible d’une patrouille militaire. Il a reçu deux balles dans le corps, qui ne l’ont pas tué mais l’ont rendu paraplégique. Après être restée à son chevet durant près d’une année, Irone, couturière de profession, s’est engagée dans le réseau des mères de Maré. Elle sait que, ce faisant, elle risque sa vie, celle de son fils et de leurs proches. Mais elle refuse de se taire. «Les femmes obéissantes vont au ciel, les autres partent en lutte», ironise-t-elle, «moi j’ai décidé, je pars en lutte, je veux la justice pour nos enfants».

La survie et l’entraide sont, de fait, une nécessité pour les mères. Avec les réseaux de mères, le soutien qu’elles s’apportent joue sur tous les plans: soutien émotionnel et psychologique, conseils et autoformation sur les recours légaux, mais aussi, et a fortiori, soutien matériel. Si le point de départ est le deuil d’un enfant, la lutte amène à embrasser tous les aspects de la vie de ces femmes et de leurs communautés. «Notre militantisme nous pousse à tout voir», explique Irone, «violences conjugales, violences carcérales, inégalités et précarité, on finit par lutter sur tous ces ­terrains.»

Juliette Rousseau, Sarah Benichou

bastamag.net

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