Concerts, installations et interventions artistiques foisonnent à la rue Lissignol, pour la 9e fois. Un zeste d’esprit squat dans l’hypercentre genevois.

Fête de rue

Ils n’ont plus le charme anarchique d’antan, leurs teintes affichent un lustre trop vif pour sentir le vécu. Mais les volets multicolores du 1-3, rue Lissignol sont bien là, soigneusement recréés, témoins du passé des luttes urbaines qui ont arraché quelques bâtiments à la spéculation immobilière. A la fin des années 1980, ceux de Lissignol ont accueilli les occupants de deux squats emblématiques, Rhino (alors partiellement vidé par les pouvoirs publics) et le Conseil-Général. Ils se sont vus proposer un contrat de prêt à usage au 1-3, un ancien immeuble de saisonniers. On ne remerciera jamais assez le magistrat libéral de l’époque, Claude Haegi, pour sa politique de compromis éclairé.

bazart de la cave au grenier 936x546

Depuis, des familles sont nées, des couples se sont faits et défaits, et un bail associatif en bonne et due forme a été signé avec la Ville. Ces jours-ci, les habitants réintègrent leurs logements après plus de trois ans d’un chantier de rénovation qui les aura disséminés aux quatre vents.

Heureusement, pour maintenir la cohésion qui leur est chère, les locataires du 1-3 ainsi que du 8, dans le coude de la rue Lissignol, ont pu compter sur Baz’art. La grande bastringue annuelle pluridisciplinaire et participative est une initiative des habitants, eux-mêmes artistes et artisans pour la plupart. Ce week-end, pour la 9e année consécutive, le public est invité à découvrir une foison de concerts, perfos et installations dans la rue, les cours, les caves et jusque dans les appartements. Près d’une centaine d’artistes, locaux ou invités.

Un îlot de résistance dans l’hypercentre

«Baz’art est une plateforme plus qu’un festival, explique Simone Aubert, programmatrice musicale et coordinatrice de l’événement. On privilégie l’horizontalité, les projets nés à travers des amitiés ou proposés par les artistes eux-mêmes, parfois créés spécialement pour Baz’art.» Habitante de Lissignol depuis 2003, musicienne active dans les groupes Hyperculte et Massicot, Simone Aubert recevra chez elle, dimanche à 16h, les «ballades déraillées» d’une dénommée Jo~oj. Son deux-pièces flambant neuf tranche avec la vie de bohème. Elle s’en amuse: «Je ne me plains pas, je vais avoir le chauffage pour la première fois de ma vie.»

Ce gain en confort n’empêche pas Lissignol de demeurer «un îlot de résistance dans l’hypercentre», insiste Simone Aubert. Allusion à la gentrification galopante générée notamment par une grande banque d’investissement voisine et Manor, temple de la consommation qui apporte son lot d’embouteillages en fin de semaine. Entièrement gratuit, Baz’art et ses propositions souvent insolites se veulent «un pied de nez communautaire et non-marchand» au trend dominant. Le concept a même remporté en 2016 la bourse de médiation en art contemporain de la Ville de Genève.

Samedi à 16h

On écoutera les chansons folk intimistes de Selva Nuda chez Claire Mayet, habitante du 8 Lissignol, plasticienne en charge des installations et interventions artistiques: «Tout n’est pas faisable à Baz’art, qui ne peut proposer plus de 200-300 francs pour un projet. Mais on peut défricher la scène locale, permettre à des gens de se lancer.» Confirmés ou non, les projets suscitent la curiosité: on guettera le solo pour caisse claire de Rodolphe Loubatière, la performance pour deux guitares de Cécile Le Talec, le rap expérimental de Ferocious 41, l’electropop expérimental d’Aeroflot, la lecture-performance de Karelle Ménine, les drones de violon d’Agathe Max, le folk atmosphérique de Seabuckthorn… Un studio photo participatif, une sculpture évolutive et des tirages de tarots un peu particuliers sont aussi au programme.

Cat Power passée par là

Quant aux impros rock cosmiques du groupe franco-italien Maîtres Fous, elles auront lieu dans un endroit cher aux noctambules genevois de l’ère squat: le Madone Bar. Vous ne rêvez pas, la cave du 1-3 Lissignol rouvre officiellement – l’autorisation est tombée in extremis mercredi. Pour avoir visité les lieux encore en chantier, on prévient qu’ils n’ont plus grand-chose à voir avec l’ancien dédale mal famé où eurent lieu tant de beuveries, mais aussi des concerts mémorables. On se souvient qu’une Cat Power débutante et pétrie de trac y a fait, dos au public, sa première apparition genevoise il y a vingt ans…

A noter encore que Kalvingrad s’associe à Baz’art en accueillant, ce vendredi à l’Usine, le concert en quadriphonie de la Colonie de Vacances, soit les groupes Marvin, Pneu, Electric Electric et Papier Tigre, les afters avec concerts et DJs étant prévues à l’Ecurie samedi et à la Cave 12 dimanche.

title3

Sa 16 et di 17 juin, rue Lissignol, Genève. Gratuit. Bar et petite restauration sur place. 

http://www.baz-art.ch/2018/

Ve 15 juin, 21h, La Colonie de Vacances et «karaoké dégénéré» à l’Usine.

http://kalvingrad.com/?post_type=tribe_events&eventDisplay=upcoming

Roderic Mounir

https://lecourrier.ch/