Des femmes indigènes manifestant devant le ministère de l’agriculture brésilien, à Brasilia, le 31 janvier 2019. SERGIO LIMA / AFP

Le cacique Raoni, porte-parole des Indiens d’Amazonie, s’insurge contre la politique menée par le nouveau président.

La lippe distendue par un lourd plateau, le torse sec revêtu d’une vieille chemise blanche élimée, le cacique Raoni est reparti en guerre face aux puissants de Brasilia. Comme lors des grands combats de ces trente dernières années pour la démarcation des terres de son peuple kayapo ou contre le barrage titanesque de Belo Monte, le chef indien, de son vrai nom Ropni, a quitté ce lundi 25 février son village de Metuktire, dans la réserve de Capoto Jarina, dans l’Etat du Mato Grosso pour rejoindre la capitale brésilienne et faire part de sa colère contre le gouvernement de Jair Bolsonaro.

Un chef d’Etat qui, lors de sa longue carrière politique, n’a jamais manqué de faire part de son mépris envers les populations indigènes. Ainsi en 1998, quand il affirmait au journal Correio braziliense : « Quel dommage que la cavalerie brésilienne ne se soit pas montrée aussi efficace que les Américains. Eux, ils ont exterminé leurs Indiens. »

Le président doit « nous respecter », implore Raoni, que nous avons rencontré à Brasilia :

« Le gouvernement doit comprendre que dans ce pays vivent l’indigène et le Blanc. Que chacun a un mode de vie différent. Nous vivons de la chasse, de la pêche, le Blanc élève du bétail sur de grandes propriétés. Ces activités se rapprochent de nous et menacent nos terres. Nous voulons voir le président, les ministres, le Congrès pour savoir ce qu’ils veulent faire exactement. Nous voulons dialoguer ! »

3521d75 XeGgnho felsCF9wG7bF DVzPuis, perdant soudain son ton posé de vieux sage, il ajoute : « La préservation de la forêt est notre affaire, mais aussi celle de l’homme blanc. Nous avons tous besoin d’air pur pour respirer, d’eau potable pour se désaltérer. »

Mondialement connu depuis sa tournée avec le chanteur Sting en 1989 pour éveiller les consciences sur l’avenir de la forêt amazonienne, le cacique, dont les papiers d’identité officiels lui donnent 86 ans mais qui pourrait avoir quelques années de plus, n’a rien perdu de sa rage. Porte-parole des populations natives du Brésil, le vieil homme s’est entretenu, fin février, avec le président de la Fondation nationale de l’Indien (Funai) – organisme censé « protéger et promouvoir les droits des peuples indigènes », mais fragilisé, année après année, faute de budget. Accompagné d’une quinzaine d’indigènes, Raoni s’est aussi entretenu avec des représentants du ministère de l’environnement et du Congrès, et espère obtenir, d’ici peu, une audience avec le chef d’Etat lui-même.

Attaque sans nuances

A l’origine de la colère des Kayapo et des autres ethnies, la mesure prise par le chef d’Etat le jour même de son investiture : le 1er janvier, le leader de l’extrême droite, qui avait promis lors de sa campagne qu’une fois élu « pas un centimètre carré de terre ne serait octroyé aux indigènes », a signé la mesure provisoire 870 (MP 870), qui ôte à la Funai le rôle de démarcation des territoires indiens pour l’attribuer au ministère de l’agriculture. Une attaque sans nuances aux droits des populations autochtones.

« Le secteur de l’agriculture au Brésil est dominé par les “ruralistas”, les défenseurs de l’agrobusiness, qui ont toujours été opposés à la démarcation des terres indigènes, explique Fiona Watson, avocate et directrice de la recherche au sein de l’ONG Survival International. Donner au ministère de l’agriculture le pouvoir de démarquer les terres, c’est laisser au renard la responsabilité du poulailler. »

« Nous allons intégrer les Indiens à la société. Comme l’armée qui a fait du beau travail à ce sujet, en incorporant les Indiens dans les forces armées », Jair Bolsonaro

Après avoir juré qu’« en ce qui concerne les démarcations, la loi existe et sera respectée », la ministre de l’agriculture, Tereza Cristina, a confirmé mercredi 27 février les inquiétudes. « Les terres indigènes représentent 13 % du territoire national et le secteur agricole utilise 9 % de la superficie du pays [en réalité entre 20 % et 25 % si on inclut l’élevage] pour produire la richesse du secteur. (…) Les Indiens vivent dans la misère et ont besoin de politiques publiques pour être considérés avec dignité, ils ont besoin de richesses ! », a soutenu lors d’un discours au Sénat celle que l’on surnomme aussi la « muse du pesticide ».

Entretenant une vision colonialiste, empruntée à la dictature militaire (1964-1985), le gouvernement Bolsonaro prétend faire de l’Indien un « Brésilien comme les autres ». « Nous allons les intégrer à la société. Comme l’armée qui a fait du beau travail à ce sujet, en incorporant les Indiens dans les forces armées », avait déjà assuré le président deux mois avant son élection. A ses yeux, préserver les droits, la culture et les rites indigènes est un frein au développement. Enragé à l’idée de ne pas pouvoir exploiter les richesses des terres indigènes, le président compte ainsi empêcher toute nouvelle démarcation. Selon la Funai, 115 territoires attendent d’être démarqués.

« Le gouvernement s’organise pour ne pas remplir un droit constitutionnel ! », s’étrangle Cleber César Buzatto, secrétaire exécutif du Conseil indigéniste missionnaire. La démarcation des terres indigènes est, de fait, une obligation de l’Etat. S’y soustraire est une « contravention flagrante » aux droits fondamentaux des populations autochtones, souligne M. Buzatto, qui observe que les territoires déjà démarqués sont aussi menacés par des invasions de fazendeiros (grands propriétaires terriens), de garimpeiros (chercheurs d’or) et de madereiros (trafiquants de bois). « Jair Bolsonaro leur a donné le feu vert », se désole M. Buzatto, qui redoute le « massacre » de communautés entières.

Tournant radical

La cause indigène est à la peine depuis plusieurs années déjà, mais l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro marque un tournant radical. « Jair Bolsonaro renoue avec le discours qu’on n’entendait plus depuis la redémocratisation, faisant de l’indigène un citoyen de seconde zone qu’il faudrait intégrer à la société », analyse Antonio Guerreiro, professeur d’ethnologie à l’université Unicamp de l’Etat de Sao Paulo.

« Le gouvernement prétend défendre les intérêts économiques du pays, mais en réalité il se fait le défenseur d’une minorité de fazendeiros, oubliant l’intérêt écologique mais aussi économique que le Brésil peut avoir à démarquer des terres indigènes, via par exemple les crédits carbone. »

Au-delà de la mobilisation de Raoni, la « MP 870 » fait l’objet de divers recours en justice, d’appels auprès de la Cour suprême, gardienne de la Constitution, et d’amendements parlementaires. Mais si d’aventure ces actions venaient à être suivies d’effets, la population indigène resterait soumise à des attaques provenant tant de la ministre des droits humains, Damares Alves – une pasteure évangélique qui, dans un entretien au quotidien Estado de Sao Paulo, a laissé entendre que les populations indigènes non contactées devraient être soumises au contrôle de l’Etat – que du ministre de l’écologie, Ricardo Salles, peu soucieux de la déforestation galopante. Ce dernier, baptisé par ses détracteurs le « ministre des entreprises minières », a déjà, à diverses reprises, laissé entendre qu’il comptait ouvrir l’exploitation minière et agricole au sein même des territoires indigènes. Une pratique jusque-là illégale.

Désespérés, les Indiens, considérés comme les meilleurs protecteurs de l’environnement, en appellent désormais à la communauté internationale. « Maintenant nous avons besoin de vous, les Européens », plaide Raoni. Après Brasilia, le cacique indien devrait entamer en mai et juin une tournée en Europe, passant par la France, où il espère rencontrer, notamment, Emmanuel Macron.

Claire Gatinois (Brasilia, envoyée spéciale)

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