Calvaire à Lima

Calvaire à Lima

 

Dans Canción sin nombre, Melina León fait entendre la complainte déchirante d’une jeune quechua défavorisée dont le bébé est victime d’un trafic d’enfants destinés à l’adoption dans les pays riches.

Au noir et blanc de l’image renvoie au cinéma expressionniste, créant une atmosphère irréelle où les personnages évoluent comme dans un rêve éveillé., TRIGON FILMS

Pérou

Jeune Quechua vivant dans un village des Andes avec son compagnon Leo, Georgina attend son premier enfant. Sans ressources, elle répond à l’annonce radio d’une clinique de Lima qui propose des soins gratuits aux femmes enceintes. Renvoyée chez elle après l’accouchement, elle revient le lendemain et trouve porte close: son bébé lui a été enlevé. Après avoir tenté en vain de porter plainte, la jeune mère démunie sollicite l’aide d’un journaliste qui va mettre à jour un trafic d’enfants destinés à l’adoption dans les pays riches.

Inspirés de faits réels qui remontent aux années 1980, Canción sin nombre aurait pu se focaliser sur les investigations du journaliste dans la veine du film-enquête, mais relate avant tout le calvaire de son héroïne. Pour son premier long métrage, sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, Melina León voulait que le public ressente profondément la détresse de Georgina et la misère des populations quechuas. Tourné en noir-blanc et au format 4:3, son film déploie une mise en scène entièrement vouée à ce projet.

Presque carré, le format traduit l’enfermement des protagonistes, dans un Pérou en pleine crise économique et politique où les indigènes sont condamnés à une pauvreté endémique. Les mouvements de caméra, dans ce cadre resserré, accentuent encore la dimension claustrophobe des images. Elles évoquent aussi les vignettes d’un chemin de croix, qui donne des proportions bibliques au martyr de Georgina. Quant au noir et blanc, il renvoie ici au cinéma expressionniste, créant une atmosphère irréelle où les personnages, sonnés et accablés, évoluent comme dans un rêve éveillé, silhouettes fantomatiques errant dans les brumes de Lima.

Cauchemar kafkaïen

Les pérégrinations de cette mater dolorosa ­s’apparentent ainsi à un cauchemar kafkaïen, sans l’ombre d’une lueur d’espoir – Leo rejoindra les terroristes du Sentier lumineux, et le journaliste (homosexuel) quittera son amant après avoir reçu une menace de mort… Expérience certes éprouvante, Canción sin nombre inspire finalement une seule réserve: abattue et désemparée, Georgina traverse le film en victime résignée à son triste sort, tandis que le journaliste s’impose en moteur du récit. Un reproche adressé récemment au magnifique Roma d’Alfonso Cuarón, très proche à maints égards de ce film sublime et désespéré, dont le titre («chanson sans nom») donne déjà le ton: celui d’une complainte déchirante.

  Mathieu Loewer

https://lecourrier.ch

http://www.youtube.com/watch?v=LzGXacgsw68

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