Caraïbes: Qui pour diriger Haïti, déjà en crise avant l’assassinat de son président?

Un Premier ministre en partance qui déclare l’état de siège, le président du Sénat désigné par huit de ses pairs pour assurer l’intérim: l’assassinat du président d’Haïti a aggravé une crise institutionnelle qui durait depuis des mois.

Quelques heures après l’assassinat, Claude Joseph (à gauche), Premier ministre depuis avril, a déclaré avoir la charge des affaires courantes, décrétant notamment l’état de siège pour 15 jours, une disposition qui renforce les pouvoirs de l’exécutif.

Les trois pouvoirs affaiblis

Le pouvoir exécutif haïtien brutalement affaibli par le meurtre du chef de l’État a mis les deux autres – législatif et judiciaire – à l’épreuve. Jovenel Moïse n’ayant pas organisé d’élections depuis son arrivée au pouvoir en 2017, les mandats des parlementaires haïtiens sont arrivés à expiration sans que leurs successeurs soient désignés. Haïti ne compte donc plus, depuis janvier 2020 et la fin du mandat des députés et de la majorité des sénateurs, que dix représentants nationaux élus, soit le tiers du Sénat.

Et le judiciaire n’est pas beaucoup mieux loti: le gouvernement de Jovenel Moïse n’a pas non plus proposé de juges pour remplacer les membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire dont les mandats de trois ans arrivaient à leur terme, laissant un Conseil aux rangs dégarnis et dont le président est mort du Covid-19 en juin.

«Pour ce qui a trait à la Constitution, il n’y a pas de possibilité de trouver une solution (à la crise politique actuelle, NDLR) car Jovenel Moïse et son équipe avaient bien pris le soin de démanteler toutes les institutions. Que l’on se tourne vers le Parlement ou l’appareil judiciaire, il n’y a rien», résume Marie Rosy Auguste Ducena, avocate pour le Réseau national de défense des droits humains.

Claude Joseph ou Joseph Lambert?

Quelques heures après l’assassinat, Claude Joseph, Premier ministre depuis avril, a déclaré avoir la charge des affaires courantes, décrétant notamment l’état de siège pour 15 jours, une disposition qui renforce les pouvoirs de l’exécutif. «La Constitution est claire. Je dois organiser des élections et transmettre le pouvoir à quelqu’un d’autre qui ait été élu», a-t-il par ailleurs déclaré dans un entretien diffusé samedi sur la chaîne de télévision américaine CNN.

En Haïti, la Constitution prévoit certes que le Premier ministre assure l’intérim en cas d’empêchement du président mais Jovenel Moïse avait nommé deux jours avant sa mort un nouveau chef du gouvernement, Ariel Henry. Cette nomination, enregistrée lundi au Journal officiel, a conduit certains observateurs à remettre en question la légitimité de Claude Joseph.

Dans ce contexte, huit des dix sénateurs encore en fonctions ont signé vendredi soir une résolution offrant au président du Sénat, Joseph Lambert, le titre de président provisoire de la République. «On ne peut pas nier que les dix sénateurs sont les dix seuls élus restants mais il est évident qu’ils ne sont pas représentatifs de la population», critique la militante Emmanuela Douyon. Et la personnalité de Joseph Lambert, un homme politique expérimenté, est loin de faire l’unanimité en Haïti, où il a «toujours été décrié», selon Marie Rosy Auguste Ducena.

Faire appel à des soldats étrangers?

Le gouvernement haïtien a demandé aux États-Unis et à l’ONU d’envoyer des troupes en Haïti afin d’aider à sécuriser des sites stratégiques, comme les ports et les aéroports, de crainte qu’ils ne soient sabotés après l’assassinat de Jovenel Moïse.

Un appel qui semble faire écho aux années d’occupation américaine entre 1915 et 1934, à la suite de l’assassinat du président haïtien de l’époque, Vilbrun Guillaume, et jugé inutile par de nombreux observateurs. «On a eu la Minustah (une mission de l’ONU de 2004 à 2017) pendant toutes ces années et après son départ, regardez ce que nous sommes en train de vivre: une gangstérisation quasi complète du territoire national», déplore Emmanuela Douyon.

La mainmise des gangs sur Haïti s’est aggravée depuis le début de l’année. Depuis juin, des affrontements entre bandes armées dans l’ouest de la capitale Port-au-Prince ont poussé des milliers d’habitants des quartiers pauvres à fuir.

Un responsable du gouvernement américain a dit samedi à l’AFP que Washington ne fournirait pas d’assistance militaire pour le moment mais que des membres de la police fédérale et du ministère de la Sécurité intérieure seraient envoyés en Haïti dès que possible pour «évaluer la situation».

Laisser les Haïtiens décider

De facto à la tête d’Haïti depuis mercredi, Claude Joseph a reçu le soutien d’Helen La Lime, l’émissaire de l’ONU en Haïti, mais cette prise de position irrite les acteurs de la société civile haïtienne.

«Ça n’est pas une représentante des Nations unies qui doit dire +Voilà qui est en charge+ : ça rappelle les périodes coloniales et personne n’a envie de revivre ça», souligne Emmanuela Douyon. «Après Black Lives Matter, après tous ces mouvements pour demander la réparation de l’esclavage, ça n’est pas le moment pour des forces étrangères de montrer qu’elles essaient d’imposer des solutions aux Haïtiens», estime la militante.

Assassinat en Haïti: La veuve du président assassiné veut poursuivre la «bataille» de son mari

Blessée durant l’attaque qui a coûté la vie au président haïtien, la Première dame Martine Moïse s’est exprimée pour la première fois en public samedi.

La Première dame d’Haïti, Martine Moïse, blessée mercredi par les meurtriers du président haïtien Jovenel Moïse, a appelé samedi à poursuivre la «bataille» livrée par son mari dans un pays plongé dans le chaos que de nombreux Haïtiens cherchent à fuir.

«Je suis vivante», dit-elle en créole dans un message audio sur Twitter, sa première intervention publique depuis l’attentat. «Je suis vivante mais j’ai perdu mon mari, Jovenel», ajoute-t-elle dans cet enregistrement authentifié pour l’AFP par le ministre haïtien de la Culture et de la Communication, Pradel Henriquez.

Jovenel Moïse a été tué dans sa résidence mercredi vers 01 h 00 du matin (07 h 00 suisses) par un commando armé composé de 28 hommes (26 Colombiens et deux Américains d’origine haïtienne), dont 17 ont été arrêtés par la police et trois tués.

Blessée, la Première dame a été soignée dans un hôpital local avant d’être évacuée par avion vers Miami. Elle était dès mercredi soir «hors de danger», selon le Premier ministre haïtien par intérim Claude Joseph. «En un clin d’œil, les mercenaires sont entrés dans ma maison et ils ont criblé mon mari de balles (…) sans même lui donner la chance de dire un seul mot», raconte Martine Moïse dans son message.

D’après le juge chargé de l’affaire, cité par la presse locale, la dépouille du président haïtien a été retrouvée avec 12 impacts de balles et son bureau et sa chambre ont été saccagés. Un des enfants du couple présidentiel, Jomarlie, se trouvait au domicile de ses parents au moment de l’attaque mais celle-ci s’est cachée dans une chambre à coucher, a déclaré le magistrat, Carl Henry Destin, au journal Le Nouvelliste.

Le président du pays le plus pauvre des Amériques se battait, affirme sa veuve, pour «les routes, l’eau et l’électricité, le référendum et les élections prévues en fin d’année».

Ces élections, avec l’insécurité grandissante, cristallisaient l’impopularité de Jovenel Moïse auprès de ses compatriotes. La présidentielle et les législatives, plusieurs fois reportées, devaient avoir lieu le 26 septembre pour le premier tour et le 21 novembre pour le second.

Dix-sept individus ont été arrêtés, dont quinze Colombiens et deux Américains, pour leur implication dans le meurtre du président Moïse.

«Chercher une vie meilleure»

Jovenel Moïse «a toujours cru dans les institutions et la stabilité», assure son épouse dans son message audio, samedi. «C’est une bataille qu’il menait pour nous, il faut continuer.» «Je ne vous abandonnerai pas», dit aussi Martine Moïse, qui promet de bientôt participer à un échange en direct sur Facebook.

L’assassinat de Jovenel Moïse a aggravé la crise institutionnelle dans laquelle était déjà plongé Haïti. Claude Joseph, Premier ministre depuis avril, s’est déclaré chargé des affaires courantes. Mais sa légitimité est remise en cause par la nomination d’Ariel Henry à la tête du gouvernement par le président Moïse deux jours avant sa mort.

Dans la capitale Port-au-Prince, les activités ont timidement repris samedi dans les rues, désertées pendant deux jours de crainte de violences, le pays étant gangrené par les gangs. Mais loin de la frénésie habituelle, c’est la peur qui régnait au sein de la population après ce crime aux circonstances et au mobile toujours très flous.

Plus de deux cents personnes voulant fuir leur pays se sont pressées samedi devant l’ambassade des États-Unis, dans la banlieue de Port-au-Prince. «Si le président peut être assassiné ainsi, ça n’est pas moi, simple citoyen, qu’on va épargner. Je suis obligé de demander l’asile pour chercher une vie meilleure ailleurs», a expliqué Louis Limage à l’AFP.

Passeports et autres documents divers en main, les manifestants motivent leur plaidoyer en évoquant les difficultés structurelles d’Haïti. «Notre pays ne nous offre vraiment rien sur le plan socio-économique. En tant que grande puissance mondiale, les États-Unis offrent des opportunités aux gens dans le besoin. On cherche du travail pour subvenir aux besoins de nos familles» témoigne Smith Rémolien.

Première république noire de l’histoire, Haïti a été miné par l’instabilité politique puis marqué par près de trois décennies de la dictature des Duvalier, père et fils. Ce pays des Caraïbes n’a pas vu son économie prospérer et 60% de sa population vit sous le seuil de pauvreté.

Caraïbes: Haïti demande à Washington et à l’ONU l’envoi de troupes

Le gouvernement haïtien craint que des infrastructures vitales ne soient visées pour créer la confusion, après l’assassinat du président Moïse.

Les États-Unis ont dit qu’ils allaient envoyer des responsables du FBI et de la Sécurité intérieure à Port-au-Prince «aussi vite que possible».

Trois jours après que le président haïtien Jovenel Moïse a été criblé de balles chez lui, les autorités du pays ont indiqué vendredi avoir demandé aux États-Unis et à l’ONU l’envoi de troupes afin de sécuriser des sites stratégiques de peur qu’ils ne soient sabotés, alors que le mystère restait entier sur son assassinat.

Si l’on sait que le commando armé qui a exécuté le président était composé de 28 personnes (26 Colombiens et deux Américains d’origine haïtienne), aucun détail n’a émergé sur les raisons de cet acte ou sur l’identité de ses commanditaires. Les hauts commandements de la police et de l’armée en Colombie ont affirmé lors d’une conférence de presse à Bogotá qu’au moins 17 anciens militaires colombiens étaient soupçonnés d’être impliqués dans l’assassinat.

Craignant que des infrastructures vitales comme les ports, les aéroports, les terminaux pétroliers ou le transport des produits pétroliers ne soient visées pour créer la confusion, le gouvernement haïtien a demandé à Washington et aux Nations Unies d’envoyer des troupes pour les sécuriser.

Une résolution nécessaire

«Après l’assassinat du président, nous avons pensé que les mercenaires pourraient détruire quelques infrastructures afin de créer le chaos dans le pays. Au cours d’une conversation avec le secrétaire d’État américain et l’ONU, nous avions fait cette requête», a affirmé à l’AFP Mathias Pierre, ministre chargé des questions électorales.

Le département d’État américain a confirmé, par la voix d’un porte-parole, que le gouvernement haïtien avait «demandé une aide sécuritaire et en matière d’enquête». «Nous restons en contact régulier avec les responsables haïtiens pour discuter de la manière dont les États-Unis peuvent aider», selon le département d’État.

Une source diplomatique à l’ONU avait plus tôt indiqué que les autorités haïtiennes avaient bien fait cette demande en vue de protéger l’aéroport et les installations pétrolières, mais qu’une résolution du Conseil de sécurité était nécessaire à cet effet.

17 personnes arrêtées

Dix-sept individus ont été arrêtés – quinze Colombiens et deux Américains, pour leur implication dans le meurtre du président Moïse, criblé de balles à son domicile dans la nuit de mardi à mercredi, selon la police haïtienne.

Trois Colombiens aussi accusés d’être des membres du commando ont été tués par la police, tandis que huit autres étaient toujours en fuite, a par ailleurs précisé Léon Charles, directeur général de la police haïtienne, bien que les bilans différaient légèrement selon d’autres sources officielles.

Les armes et le matériel utilisés supposément par les assaillants, notamment des machettes, des portables ou encore des passeports colombiens, ont été récupérés par les forces de l’ordre, puis exhibés devant la presse tout comme plusieurs suspects alignés contre un mur et menottés.

Taïpei a de son côté fait savoir vendredi que 11 suspects avaient été arrêtés dans le complexe de l’ambassade de Taïwan à Port-au-Prince. Sans confirmer l’arrestation de ressortissants américains, les États-Unis ont dit qu’ils allaient envoyer des responsables du FBI et de la Sécurité intérieure à Port-au-Prince «aussi vite que possible».

«Nous devons savoir»

Paralysées pendant plusieurs jours, Port-au-Prince et les zones avoisinantes se sont réveillées vendredi dans un calme apparent et précaire, a constaté l’AFP sur place. Les transports en commun, les banques, les pompes à essence, les commerces de rue et l’administration publique recommençaient à fonctionner, les gens se bousculant dans les supermarchés pour s’approvisionner en produits de première nécessité.

«Je ne sais pas ce qui va se passer demain ou après-demain au pays, alors je me prépare pour des jours mauvais. J’achète en priorité tout ce qui peut être conservé pendant plusieurs jours», explique à l’AFP Marjory, qui faisait ses courses dans un supermarché à Port-au-Prince. Dans le pays, chacun restait toutefois aux aguets, essayant de comprendre comment une telle attaque avait pu se produire.

De hauts responsables de la police, chargés directement de la sécurité du président haïtien, sont notamment sur la sellette et convoqués devant la justice, a annoncé jeudi le chef du parquet de Port-au-Prince, Me Bed-Ford Claude. D’autres s’interrogeaient même sur la possible implication de certains policiers, ajoutant à la confusion.

Chaos politique

Cette attaque déstabilise davantage le pays le plus pauvre des Amériques, gangrené par l’insécurité. Deux hommes prétendent actuellement diriger la nation de 11 millions d’habitants, dont plus de la moitié a moins de 20 ans. L’un des derniers gestes politiques de Jovenel Moïse, mort à 53 ans, avait été de nommer lundi un énième Premier ministre, Ariel Henry.

Mais quelques heures après le drame, c’est le Premier ministre de transition Claude Joseph qui a décrété l’état de siège pour quinze jours, octroyant des pouvoirs renforcés à l’exécutif. Si l’opposition a accusé Claude Joseph d’accaparer le pouvoir, l’émissaire de l’ONU en Haïti a estimé qu’il représentait l’autorité responsable, car Ariel Henry n’avait pas encore prêté serment au moment de l’assassinat.

Pour tenter de sortir de ce qu’il a qualifié de «vide institutionnel et politique», le Sénat a de son côté adopté une résolution pour faire du sénateur Joseph Lambert le président provisoire. Cette annonce de la part d’une institution incomplète, dont seule une partie des membres est actuellement en poste, est toutefois non contraignante. Le pays était déjà plongé dans une crise institutionnelle: Jovenel Moïse n’avait pas organisé d’élection depuis son arrivée au pouvoir début 2017 et le pays n’a plus de Parlement depuis janvier 2020.

AFP

A propos de l'auteur

Alfonso Vásquez

Artiste peintre et journaliste, Alfonso est également le directeur de l'Hebdolatino.

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