La dématérialisation comme unique avenir ? Il est bien sûr plus seyant de parler de révolution numérique. Cela fait moderne, surtout moins imagé, et semble bousculer de vieilles normes poussiéreuses qui seraient gravées dans le marbre de la société.

Or toute révolution n’a connu que des drames sanglants avant d’imposer un ordre nouveau, parfois pire que l’ancien, ou, à la limite son égal. Les hommes sont changés brutalement, les noms des structures politiques changent, le monde nouveau se doit d’écraser, d’exterminer même le monde ancien renversé mais le fond, rigide et souvent dictatorial, ne se transforme guère. Oh, il est bien entendu qu’avant de sombrer dans le chaos, certaines révolutions ont apporté un plus, ont libéré des hommes, ont changé la vie. La Révolution Française par exemple, mais il a fallu combien d’années, de soubresauts, de morts, de mystifications, entre 1789 et, disons 1958, date de la Cinquième République, pour obtenir un semblant démocratique.

Quoi qu’il en soit, que ce soit celle de 1917, ou d’autres tentatives moins fructueuses, toutes vantaient un avenir idéal pour l’homme, ou du moins le laissaient croire. La révolution était porteuse d’espoir, de liberté, de vie meilleure, d’une reconnaissance de l’être humain et de son épanouissement comme étant le centre gravitationnel de son action. Certes, la Révolution Française devint la Terreur, la Révolution Bolchévique tua des millions et des millions de gens, celle de Cuba ne fut pas mieux, mais à l’échelle de ce pays. D’autres révolutions, comme celle d’Espagne ou d’autres en Amérique du Sud, furent massacrées par des dictateurs sanguinaires. Que de nouvelles révolutions renversèrent. Un flux et reflux permanent.

Mais que se soit révolution, dictature, re-révolution, fascisme ou démocratie, toutes ces structures plaçaient l’homme en son milieu. Parfois le projet était immonde et mortel, comme le nazisme, ou cruel et inhumain, comme le communisme. Mais l’homme devait devenir le citoyen nouveau. En démocratie, celui qui monterait l’humanité vers des sommets d’égalité et de liberté, en fascisme, vers des profondeurs vertigineuses de bassesse mortifère. Bref, qu’il fut porté par la lumière ou par la mort, l’humain était le centre du monde, irremplaçable.

Ce qui n’est pas le cas avec la révolution numérique. Car cette révolution, tant vantée actuellement, n’emmène pas l’humanité sur le chemin du beau ou du laid, elle élimine l’homme de son processus. Elle le remplace par un monde merveilleusement magique de machines, de robots, d’ordinateurs toujours plus intelligents. Cette révolution supplante l’homme et le renvoie dans sa caverne.

Parce que, pour la première fois depuis la nuit des temps, ce n’est plus le politique qui dirige le monde, ce sont les multinationales, la grande finance, un supra capitalisme. Un dieu marionnette aux mains de quelques uns, qui ne recherchent pas à élever l’humanité, juste à augmenter, encore et toujours plus, ses profits.

Et malheureusement pour le commun des mortels, ces gens et leurs dévoués serviteurs, sont d’une intelligence redoutable, d’une fourberie sans égale, sans sentiments ni pitié. Seul l’argent et la puissance de l’argent les motivent. Une dictature de fer dans un gant de velours, qui nous inonde de jolis produits, de beaux matchs de foot, de belles vacances. Qu’il est bon depuis mon tel portable de voire le fin fond du monde sans me rendre compte que je marche à la rencontre d’un lampadaire. Ce sacro saint tel qui nous fait tous avancer dans la rue, tête baissée, comme une armée qui capitule.

Pendant ce temps là, en douceur, par petites touches, nous sommes éjectés du monde réel, du monde du travail, du monde sociétal. De ce monde construit laborieusement depuis des siècles par ceux dont nous sommes les descendants, ce monde qui est, de facto, notre propriété, notre monde, ne nous appartient plus.

Nous l’avons abandonné, consciemment ou pas, à une bande de docteurs Frankenstein qui maintenant, sans même nous dire merci, nous imposent la pollution, le réchauffement climatique, la mal bouffe, le pourrissement de la terre et de la mer. Au départ le capitalisme nous a payés pour le travail donné, maintenant il nous prend le travail, nous dédommage sous formes d’une petite indemnité de licenciement et installe des machines pour nous remplacer.

Et surtout, subtilité, oh ! combien dégueulasse, nous transforme en César. César imperator ! Celui qui, du pouce en l’air pour gracier ou du pouce vers le sol qui condamne à mort, le gladiateur. Les multinationales réussissent ce tour de force de nous faire jouer ce rôle de décideur suprême. L’exemple le plus symbolique en est les machines à payer dans les magasins à la place des caissières ou caissiers.

Quelques unes seulement ont été planté comme des champignons vénéneux dans nos magasins. C’est là que tout ce joue. Bien sûr, voyez le calcul vicieux, ces machines prennent la place des caissières et caissiers et réduisent leurs places de travail. De fait, la queue s’allonge inévitablement devant leurs postes. Donc, nous nous dirigeons vers les caisses automatiques.

Et en allant vers ces caisses automatiques, nous devenons Cesar, pouce vers le sol. L’enseigne exploitante n’aura plus, à son corps défendant, ben tiens, pas bête, nous expliquer que les caisses automatiques remportent un franc succès et d’en ajouter d’autres puisque « nous serions demandeurs ».

Mais plus pervers encore, pour bien enfoncer le clou, le surplus de personnel passent maintenant son temps à circuler à travers les rayons avec de grands charriots, ce qui « gênent » le client. Le client se plaint, la direction en prend note avec un grand sourire, les ciseaux sabreurs de personnel entre les dents.

Voilà, comment se débarrasser en douceur, avec notre « approbation » des caissières et caissiers. Et ce n’est qu’un début ! La révolution numérique ne fait que commencer. La dématérialisation de l’humain est en marche et elle ne s’arrêtera plus.