Diplomatie: Sommet Poutine-Biden: le Kremlin salue le «bon sens» américain

Diplomatie: Sommet Poutine-Biden: le Kremlin salue le «bon sens» américain

Au lendemain de la rencontre entre les présidents russe et américain à Genève, Moscou s’est félicité jeudi du retour du dialogue avec les États-Unis.

Joe Biden et Vladimir Poutine se sont rencontrés jeudi à la Villa La Grange, à Genève, pour discuter notamment de la question du contrôle des armes nucléaires.

Moscou s’est félicité jeudi de l’engagement des présidents russe et américain à un dialogue sur la «sécurité stratégique» et le désarmement nucléaire, voyant les États-Unis revenir au «bon sens», au lendemain du premier sommet entre les deux dirigeants à Genève.

Vladimir Poutine et Joe Biden ont paraphé un court texte affirmant leur volonté de mettre en place un «dialogue sur la stabilité stratégique», notamment sur la question du contrôle des armements nucléaires, alors que les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, se sont retirés d’accords bilatéraux et multilatéraux.

«Même si c’est un texte très court, c’est un document commun sur la stabilité stratégique qui relève de la responsabilité particulière de nos pays, pas seulement envers leurs peuples, mais devant le monde entier», a estimé Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, à l’antenne de la radio Echo de Moscou.

Le président russe Vladimir Poutine s’est lui dit prêt jeudi à poursuivre le dialogue avec les États-Unis. «Nous sommes prêts à poursuivre ce dialogue dans la même mesure où la partie américaine y est prête», a-t-il déclaré durant une rencontre avec des diplômés d’une école formant les hauts fonctionnaires russes retransmise à la télévision.

Rejet de la guerre atomique

De son côté le vice-ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Riabkov a qualifié la perspective d’un dialogue sur le désarmement nucléaire et le rejet de la guerre atomique de «réussite réelle».

Après le prolongement in extremis du traité de désarmement New Start en début d’année par Joe Biden, «c’est le deuxième pas de Washington en direction d’un retour au bon sens», a-t-il jugé, cité par le quotidien «Kommersant».

Selon lui, le dialogue sur la stabilité stratégique entre Russes et Américains doit commencer sous peu: «C’est une question de semaines, pas de mois.»

90% des armes nucléaires aux mains de deux pays

La Russie et les États-Unis détiennent toujours, à eux deux, plus de 90% des armes nucléaires dans le monde, selon le rapport 2020 de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

À l’issue de leur sommet à Genève, Vladimir Poutine et Joe Biden ont jugé leur dialogue constructif, tout en constatant leur rivalité et de profondes divergences sur un grand nombre de dossiers.

Les relations russo-américaines n’ont cessé de se dégrader depuis des années, laissant craindre une nouvelle course aux armements.

AFP

Des «étincelles de confiance»

En quatre heures de tête-à-tête dans leur écrin genevois, Vladimir Poutine et Joe Biden rouvrent quelques canaux de dialogue. Mais les désaccords entre leurs deux pays restent nombreux et profonds.

Ils avaient prévu de se rencontrer alors que leurs relations sont au plus bas depuis deux décennies. Ils se sont donc vus dans la somptueuse villa La Grange, dominant le Léman à Genève mercredi après-midi. Mais ils n’ont pas résolu leurs différends. Le bilan immédiat est maigre: le retour des ambassadeurs ­respectifs à Washington et à Moscou, a identifié quelques voies vers de possibles accords.

Leurs échanges, qui ont débuté peu après 13h30, se sont arrêtés pile à 1 7h30. Soit quatre heures seulement alors que cinq heures au moins étaient prévues. Les deux leaders n’ont même pas tenu de conférence de presse commune au terme de leur rencontre: celle de Vladimir Poutine a eu lieu immédiatement après la fin de la rencontre, celle de Joe Biden a suivi deux heures plus tard.

Ton encourageant

Mais ils ont au moins parlé dans un esprit de «respect mutuel», dans une atmosphère «constructive». Selon Vladimir Poutine, la rencontre a même été «fructueuse», offrant même des «étincelles de confiance». Même qualificatifs du côté de Joe Biden: le ton a été «positif», des «voies ont été dégagées pour poursuivre le dialogue». Et si la rencontre a duré moins de temps que prévu, c’est que, à l’issue de près de deux heures de discussions à quatre (la première partie du sommet s’est déroulée en présence des deux ministres des affaires étrangères Antony Blinken et Sergueï Lavrov exclusivement), c’est qu’«après deux heures, nous avions fait le tour des sujets et avions besoin des délégations pour régler les détails», a poursuivi le président américain.

Une part significative de cette détente apparente, du moins sur la forme, semble due à une assez bonne entente personnelle. Le président russe a apprécié «la personnalité pondérée de Joe Biden», qui est «un leader expérimenté, très différent du président Trump», et dont il a apprécié qu’il évoque volontiers sa famille. Le locataire de la Maison-Blanche a apprécié la remarque. Mais interpellé à son tour sur son appréciation de Vladimir Poutine, l’Américain s’est gardé de livrer trop de détails. Du moins n’a-t-il pas répété son accusation de «tueur» faite au printemps. Pour sa part, l’homme fort du Kremlin a rappelé cette évidence: «Nous sommes là pour défendre les intérêts nationaux de nos pays.» Pas question de faire du sentiment.

Ainsi, pas d’accord sur la question de la cybersécurité. Les Américains se plaignent des incursions de hackers russes dans leurs processus électoraux ou les demandes de rançon suite à des opérations de piratage informatique. Joe Biden rappelle même, menaçant: «Nous disposons de capacités significatives en la matière. Si notre souveraineté est atteinte, nous avons les moyens de rétorquer.»

Vladimir Poutine renverse la logique et reporte la responsabilité sur les Américains: «Nous avons adressé 35 demandes d’entraide aux Etats-Unis rien que l’an dernier, et n’avons reçu aucune réponse», rétorque Vladimir Poutine. Cependant, les deux parties ont convenu d’ouvrir un canal de discussion entre experts, notamment militaires, sur des questions spécifiques de cybersécurité.

Le ton a été similaire sur les questions des droits humains. Joe Biden a insisté sur le fait que «leur défense et leur promotion font partie de l’ADN du peuple américain» et que «nous ne nous tairons jamais lorsqu’ils sont violés». Et de pointer le cas d’Alexeï Navalny, dont «la mort en prison, si elle survenait, serait dévastatrice pour la Russie». Vladimir Poutine a rétorqué en pointant les excès policiers aux Etats-Unis et au sort «de 400 personnes qui se sont rendues au Capitole pour exprimer des demandes, et qui font face aujourd’hui à des poursuites judiciaires», faisant directement référence aux événements de janvier dernier.

Pas de guerre froide

Pas plus d’avancées non plus concernant les questions de défense. Vladimir ­Poutine a souligné sa satisfaction de voir l’accord Start sur les armes nucléaires renouvelé pour cinq ans, tout en pointant la brièveté du délai à disposition pour ancrer une solution sur le plus long terme. Joe Biden s’est dit convaincu que les Russes ne souhaitaient pas de nouvelle guerre froide. Mais côté russe précisément, on s’inquiète des exercices militaires menés par les armées de l’OTAN à ses frontières «alors que nous ne le faisons pas de notre côté», sans rappeler les exercices récents menés par les troupes russes à proximité du Donbass.

Les deux leaders se sont rencontrés dans une ville tétanisée. D’abord, le silence. Un silence comme rarement Genève n’en a connu, même pendant les heures les plus strictes du confinement, et pour cause: la fermeture des quais et du pont du Mont-Blanc, où passent les principaux axes routiers de la ville, a pratiquement mis à l’arrêt la circulation dans le centre. Puis le grand spectacle. Les délégations ont sorti les grands moyens pour déplacer leurs dirigeants. A 13h02 arrivait, ponctuel, à la villa La Grange, tous feux bleus dehors, le convoi amenant Vladimir Poutine, directement depuis l’aéroport où il avait atterri à peine une demi-heure auparavant. Quatorze minutes plus tard, très exactement, suivait celui de Joe Biden, descendu de l’hôtel Intercontinental. Tous deux avaient alors traversé toute la ville, une ville aux grandes avenues vidées de leurs occupants!

Deux voitures

Les passants, rassemblés aux limites de la zone interdite, et les journalistes accrédités au sommet, réunis dans le centre de presse dressé sous tente entre le parc La Grange et une plage des Eaux-Vives déserte malgré le soleil écrasant, ont pu jouer au jeu des comparaisons: le convoi russe était plus court que l’américain, mais ses voitures étaient plus bruyantes. Alors que Joe Biden se déplace dans «The Beast», monstre noir au blindage militaire, Vladimir Poutine brouille les pistes jusqu’au bout: impossible de savoir dans laquelle des deux voitures arborant le drapeau russe il a pris place.

Il était impossible pour la presse in­ternationale d’assister en direct aux échanges. La plupart des envoyés – dont celui de La Liberté – ont dû rester au centre de presse installé sous tente sur les rives du lac, et suivre le déroulement visible par écrans interposés. Seuls quelques journalistes accrédités au Kremlin et à la Maison-Blanche ont été autorisés à prendre place dans les deux centres médias – un par pays – dressés à proximité immédiate de la villa, sans pour autant pouvoir suivre le détail des discussions.

Mais pour la Suisse, l’opération a été un carton plein. Ignazio Cassis, dans un point de presse final (voir ci-après), a relevé que 1250 journalistes de 44 pays ont été accrédités afin de suivre le sommet, faisant de ce dernier «l’événement le plus médiatisé à Genève depuis 1985».

Yves Genier

L’espoir que Genève soit un «point de départ»

Le président de la Confédération Guy Parmelin salue la décision russo-américaine de remettre en place leurs ambassadeurs à Washington et Moscou. La Suisse souhaite que le sommet de Genève soit «le point de départ» de nouvelles négociations sur le désarmement.

La décision des présidents américain Joe Biden et russe Vladimir Poutine constitue «un premier signal positif», a affirmé à la presse M. Parmelin. Il souhaite que la réunion ait des «répercussions positives pour les deux pays concernés et pour le monde entier».

«Ce sommet est bon pour la crédibilité suisse dans le monde», a affirmé de son côté le conseiller fédéral Ignazio Cassis. Mais il l’est aussi pour la diplomatie suisse, pour l’exposition publique suisse et pour la population suisse, selon lui.

Lors de la rencontre avec M. Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov, M. Parmelin et le conseiller fédéral Ignazio Cassis ont appelé Moscou à une résolution «pacifique» de la situation en Ukraine. La situation dans le Haut-Karabakh, où la Russie a œuvré comme médiatrice entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et le nucléaire iranien ont aussi été discutés. En revanche, les mercenaires russes en Libye n’ont pas été abordés. La Suisse copréside pourtant ce mois-ci avec l’ONU le groupe de suivi du processus international sur le conflit dans ce pays. Le nom de l’opposant Alexeï Navalny n’a pas été prononcé.

M. Poutine a lui relevé son inquiétude sur les sanctions contre son pays et l’importance d’une collaboration sur la question des vaccins contre le coronavirus. Mais le président de la Confédération lui a rappelé que seul Swissmedic pourrait homologuer Sputnik V.
M. Poutine a aussi remercié la Suisse pour l’«excellente plateforme» offerte à Genève pour le sommet avec les Etats-Unis. Il a aussi souhaité que les échanges économiques bilatéraux, ternis par la pandémie, puissent «être rétablis». ATS

«Il y a eu un esprit d’ouverture»

Philippe Golub, professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université américaine de Paris, analyse cette rencontre au sommet qui devrait ouvrir une période de relations plus stables entre la Russie et les Etats-Unis.

Y a-t-il eu des percées lors de cette rencontre?

Philippe Golub: Le rétablissement du dialogue est une avancée importante. Le retour à leur poste des deux ambassadeurs américain et russe est un signe qui ne trompe pas. Il y a un esprit d’ouverture des deux côtés. Le langage de Vladimir Poutine était calme et policé. Il est dans une position favorable car même dans un contexte de rivalité, les Etats-Unis reconnaissent le besoin de dialoguer avec la Russie. Ils ne le rejettent pas. Le président russe aurait pu craindre une Administration américaine très idéologique mais Joe Biden est dans le réalisme politique.

Les sujets qui fâchent comme les cyberattaques ont néanmoins été abordés…

Vladimir Poutine a nié toute participation russe officielle contre les institutions américaines. Ils ont aussi parlé du dossier sensible de l’opposant Alexeï Navalny. Car malgré ce dialogue constructif, il reste des zones de divergences comme la question des droits de l’homme, l’Ukraine, la Crimée et la sécurité européenne.

La relation stable et prévisible espérée par Biden est-elle possible au vu de cette discussion?

Le temps des relations américano-russes évolue vers un terrain plus stable et plus diplomatiquement raisonnable que par le passé. Ce mouvement s’explique par plusieurs raisons. Les Etats-Unis voudraient que la Russie rentre plus dans l’ordre international, qu’elle devienne un pays avec lequel on peut traiter des grandes questions internationales, afin de stabiliser la situation internationale. L’analyse américaine est de ne pas pousser Poutine plus loin vers une alliance stratégique avec la Chine comme cela a été le cas ces dernières années. Comme la Russie ne veut pas de face-à-face unilatéral avec la Chine qui jouerait en sa défaveur, il y a une base de compréhension réaliste mutuelle pour un rapprochement limité. Car en sous-texte de toutes ces discussions côté américain, c’est le défi de grande ampleur et de longue haleine posé par la Chine. Ces efforts de Washington pour stabiliser la situation européenne et se désengager du Moyen-Orient sont centrés autour du défi chinois. Avec Vladimir Poutine comme interlocuteur raisonnable, des compromis diplomatiques peuvent être négociés.

Quelle est la prochaine étape?

Nous ne devons pas nous attendre à quelque chose de fulgurant. La prochaine étape sera un agenda de négociations sur une série de questions bilatérales et globales notamment le nucléaire, la Russie au Moyen-Orient, la cybercriminalité… Quant au dossier des armes nucléaires, c’est un dossier technique et politique sur lequel les deux pays peuvent avancer.

LA LIBERTÉ

Thierry Jacolet

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