Sur le vieux continent la vie suit son cours immuable dans sa descente sombre. Bien sûr, je pourrai parler de l’Europe comme la mère de tous les désastres mondiaux. La mère des guerres les plus abominables. La mère des pires régimes que la terre a connu. Parler des cinq ou six pays qui formèrent son ossature diabolique et qui eux-mêmes sont maintenant rongés. (Voir annexe 1)

Mais l’Europe c’est aussi parler des Lumières, de déclaration des Droits de l’Homme, de ces vieilles démocraties, de son immense littérature et peinture et des bienfaits apportés au monde comme vaccins et progrès dans la connaissance.

Parce que les peuples actuels ne sont que descendants des plus belles âmes et des pires salauds et même s’ils portent le poids de la culpabilité, ne sont plus responsables de cette histoire si tragique. Et pourtant dans ce qu’on appelle cette nouvelle Europe, les peuples sont en souffrance. Ce vieux continent qui se veut maintenant la mère de toutes les vertus démocratiques n’est plus l’ombre que de lui-même.

L’Europe qui décida, encore une fois, en 1945, de se donner une chance de vivre en paix. Ce que toujours voulurent les peuples, puisqu’ils étaient la chair à canon, des volontés dramatiques et mortifères de leurs dirigeants.

Quand l’Europe a signé son premier traité à six pays, il fallait tout faire, tout réinventer, tout reconstruire. Le boulot ne manquait pas. Ce furent les trente glorieuses, la montée d’une classe moyenne qui devint la référence d’un art de vivre plutôt joyeux et décontracté. La misère reculait et chacun crut à un âge d’or sans limite.

Alors entre l’Ours Rouge qui rouillait de partout et l’Aigle à tête blanche, englué dans des conflits dont il ne comprenait même plus le sens, notre vieille Europe s’épanouit comme la rose de Ronsard, éternelle dans un printemps infini.

Ainsi, gonflée de son importance, notre grenouille de la fable commença a absorber tout ce qui passait à portée de ses frontières. D’abord les pays proches, puis au fur et à mesure que l’empire communiste partait en pièces détachées, ses frontières lointaines puis les proches des lointaines.

Pour arriver in fine, à ce colosse aux pieds d’argile de 27 pays ou plutôt, l’Europe est devenue une bonne grosse poire qui devient blette. Chaque pays tire dans un sens, le sien, referme ses frontières et ne s’assemble que contre un autre. Là, c’est l’Angleterre qui réunit contre elle, avant c’était la Russie.

Bref, l’Europe ne se fait plus pour, mais contre. Ce qui en change considérablement sa nature profonde.

Annexe 1

Cette vieille Europe qui s’additionna pour nous donner les USA, somme de toutes les dérives de ses différentes sociétés pourries jusqu’à la moelle.
Parler de la France et son passé au nom d’un roi absolu de droit divin. De son culte de l’Etre Suprême et de sa terreur guillotinesque. Du traffic d’ébène nom poétique de la traite négrière, puisée dans ses colonies odieuses.

Parler de L’Angleterre aux colonies maltraitées et pillées comme par un vol de criquets affamés, d’un pays l’autre. Qui construisit Hong Kong pour inonder la Chine d’opium. Au nom de la royauté infaillible et du libre commerce à sens unique.

Parler de l’Espagne qui détruisit tout un continent aidé par le Portugal. Pillages, massacres et crucifix enfoncé jusqu’à la gorge. Au nom d’un Dieu tout puissant et universel.

Parler de l’Italie qui imprima sa marque sur quelques restes africains et inventa le fascisme. De cette église placée en son coeur sombre qui imposa par le glaive et le sang sa religion d’amour et de paix.

Parler de l’Allemagne qui créa l’innommable, fut le premier pays jugé pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité au nom de l’Etre Supérieur, l’Arien.

Parler de la Hollande et de l’apartheid, de la Belgique qui massacra l’Africain comme on va à confesse et envoya Tintin comme rédemption.

Et poussons même jusqu’à l’Oural et ses monstres aux dizaines de millions de morts affamés, goulagués, sacrifiés sur l’autel de l’homme nouveau.

Pourtant ces pays furent les foyers des peintres les plus admirés, des écrivains et philosophes les plus renommés, des poètes les plus remarquables, des génies les plus universels. Toutes ces respirations heureuses qui ne durèrent que peu, parenthèses enchantées, avant que l’Europe, ce grand corps malade, ne recommence à cracher sa bile, son arrogance, sa haine et sa folie meurtrière.

Le passé de l’Europe est aussi lourd que le monde, son présent de radieux s’assombrit, son avenir voit le retour de ses vieux démons.

Jean-Yves le Garrec