Fête nationale sous le signe de la lutte

Fête nationale sous le signe de la lutte

Une danseuse exécute une chorégraphie devant l’hôtel où, en juin, une délégation de la Commission interaméricaine des droits humains a recueilli durant trois jours les témoignages de violences à l’encontre des manifestants. KEYSTONE

Tandis que le gouvernement colombien ignore ostensiblement les recommandations de la Commission interaméricaine des droits humains, le mouvement social reprend la rue à l’occasion du 20 juillet.

Ce 20 juillet, la Colombie s’apprête à vivre une fête nationale sous haute tension: d’importantes manifestations convoquées par le Comité national de grève, intégré par tous les grands syndicats, vont se dérouler à travers le pays, notamment à Bogotá. Les jeunes structuré·es en «Premières lignes» au cours des derniers mois vont aussi être présent·es dans la capitale où ils et elles seront rejoint·es par la Minga, soutenue par les organisations amérindiennes, afro-colombiennes ainsi que les collectifs agraires. Tous demandent au gouvernement d’Ivan Duque l’application des recommandations de la CIDH, Commission interaméricaine des droits humains, rendues publiques le 7 juillet – et le rappellent au respect de la Constitution de 1991 ainsi qu’aux Accords de paix de 2016.

Rédigé après la visite effectuée du 8 au 10 juin en Colombie, dans le sillage de six semaines de mobilisations sociales, le rapport1 de cette instance officielle reliée à l’Organisation des Etats américains (OEA) analyse méthodiquement chaque situation emblématique des violences survenues au plus fort de la grève générale, et perpétrées dans la quasi-totalité des cas par l’Etat et la force publique. Ainsi, «la CIDH a pu constater que dans des occasions répétées ainsi que dans diverses régions du pays, la réponse de l’Etat s’est caractérisée par l’usage excessif et disproportionné de la force, y compris, dans beaucoup de cas, de la force létale». Plus graves encore sont «les inconsistances concernant les chiffres enregistrés par les différentes entités de l’Etat ainsi que la disparité qui se révèle entre les nombres rapportés par celles-ci et ceux qui résultent des faits documentés par la société civile, principalement en ce qui concerne les victimes tuées et les personnes disparues».

Retirer la police aux militaires

Parmi la quarantaine de recommandations, on retrouve celle de placer la police sous le contrôle du Ministère de l’intérieur, afin de la sortir de la Défense où règne toujours une doctrine de guerre centrée sur la notion d’ennemi intérieur héritée du conflit contre l’ex-guérilla des FARC. Le président Duque a rejeté en bloc le rapport, déclarant que «personne ne peut recommander à un pays de tolérer la criminalité», tandis que la vice-présidente, Marta Lucia Ramirez, a indiqué qu’elle ne «voyait pas d’un bon œil» les recommandations, signalant ainsi l’intention du gouvernement de n’en appliquer aucune.

Ce dimanche, le gouvernement décidait d’annuler tous les défilés militaires traditionnels des célébrations du 20 juillet, de militariser Bogotá avec 10 000 militaires et policier·es, et même d’interdire que l’on hisse le drapeau colombien à l’envers en signe de SOS comme cela se fait depuis le 28 avril.

Quoi qu’il en soit, le rapport de la CIDH fera date, notamment parce que dès la première page, il pose clairement le contexte historique et politique dans lequel s’inscrivent les mobilisations sociales de 2021: «La CIDH observe que les manifestations qui ont commencé le 28 avril se rattachent aux revendications structurelles et historiques de la société colombienne, qui sont consignées tout à la fois dans la Constitution politique de 1991 et dans les Accords de paix de 2016.» La grève générale marquerait une rupture à l’égard des décennies écoulées, tout en rappelant les promesses inscrites dans la Constitution de 1991.

Mais que s’est-il passé en Colombie entre le 10 juin, date du départ de la CIDH du pays, et aujourd’hui? En fait, depuis la visite de la CIDH s’est enclenchée la préparation d’une seconde phase de mobilisations prévue pour débuter ce 20 juillet, et dont les divers participant·es s’inscrivent tout à la fois dans la continuité du mouvement social initial et dans celle de plusieurs semaines de réflexions et de débats sur les façons d’amener l’Etat à répondre aux attentes de millions de personnes: ainsi, des délégations des différentes Premières lignes venues des grandes capitales régionales qui ont porté le mouvement, depuis le 28 avril, ont convergé sur Bogotá. Quant au Comité national de grève, il va soumettre au Congrès une dizaine de projets de lois reprenant les mesures d’urgence économique réclamées depuis fin avril, tandis qu’au même moment se dérouleront de grandes manifestations pacifiques au niveau national ainsi que dans la capitale.

Deuxième phase

La levée des barrages routiers, la fin des grands cortèges et rassemblements populaires à travers le pays ont pu faire croire que la grève générale était reléguée au passé, et que seuls persistaient des affrontements sporadiques entre les forces de sécurité et de petits groupes de manifestant·es à Cali, Popayán, Medellín et Bogotá. En réalité, de nouvelles activités ont continué à mobiliser les quartiers de ces mêmes villes autour des lieux symboliques de cette lutte comme Puerto Resistencia à Cali et Portal de la Resistencia à Bogotá. La moindre affluence dans les rues a coïncidé avec un travail de réflexion sur les moyens pacifiques et politiques de continuer cette mobilisation.

Le travail de médias alternatifs, comme Canal2Cali, a documenté à travers le pays la réalisation de concerts de solidarité, de peintures murales inscrivant dans l’espace publique le souvenir du nom des victimes tombées depuis la fin avril, ou celui des victimes du conflit en général, voire la construction d’un monument dédié à la «résistance» à Cali. Tous les jours, des débats politiques ont été relayés. Depuis plusieurs semaines, Ariel Avila, du think-tank Pares, anime des «classes dans la rue» où passants et résidants participent à diverses réflexions sur les événements en cours.

«Les jeunes des Premières lignes ont compris qu’ils ont des points communs avec les syndicats, que ceux-ci sont leurs alliés» Oscar Sanchez

Néanmoins, durant toute cette période, ces mêmes communautés ont continué à subir les interventions ciblées de la force publique comme en témoigne le dernier rapport de l’ONG Temblores qui recensait 4687 actes de violences de la police pour la période allant du 28 avril au 26 juin. Les cas de détentions arbitraires sont passés de 1649 au 31 mai à 2005 au 26 juin, les lésions oculaires de 65 à 82, les violences physiques perpétrées par la police progressant de 1248 à 1617 entre ces deux dates.

Eviter les représailles

Dans ce contexte, comme l’explique Oscar Sanchez Cruz, militant social, trois grands thèmes sont au cœur des revendications des jeunes des Premières lignes et des habitant·es de leurs quartiers. En premier vient l’exigence de mettre fin à la corruption régnante car «celle-ci affecte le fonctionnement des institutions et les services de base, contribuant ainsi à accroître les inégalités».

Autre sujet brûlant: celui des garanties de sécurité pour les leaders des mobilisations lorsqu’ils et elles reprennent une vie quotidienne, «pour qu’ils et elles ne soient pas capturé·es hors de tout cadre juridique, et pour que les opportunités d’emploi ne leur soient pas refusées». De telles arrestations, déjà dénoncées par la CIDH, continuent d’avoir lieu de façon ciblée la nuit et sont régulièrement documentées par les médias alternatifs, les seuls à être présents sur le terrain. De plus, gouvernement et force publique accusent les jeunes des Premières lignes d’être autant de guerilleros·as, un mot qui, comme par le passé, désigne immédiatement la personne comme cible de représailles et met sa vie en danger.

Le troisième et dernier point concerne l’exigence de justice pour les jeunes ayant été assassiné·es au cours des mobilisations2 après avoir été en général porté·es disparu·es. Comme le rappelle Oscar Sanchez, «les familles ont besoin de savoir ce qui s’est passé, la vérité est une réparation». En effet, le quotidien est toujours marqué par la disparition forcée de leaders, voire de passant·es, et l’apparition ultérieure de corps portant des traces de sévices, parfois démembrés, pour inspirer la terreur. D’où l’importance des alertes destinées à des organismes compétents: aujourd’hui, selon Oscar Sanchez, dans les quartiers populaires de Cali, Bogotá, Popayán et de toutes les villes de Colombie, «la première alerte est communiquée à la Defensoria, à la Commission pour la vérité ainsi qu’à l’ONG Temblores».

Elections en vue

Durant ces dernières semaines, les appels à s’inscrire sur les listes électorales pour les législatives et présidentielles de 2022 se sont multipliés sur les réseaux sociaux. Sur ce point Oscar Sanchez souligne que le travail de conscientisation politique se concentre en priorité sur les programmes plutôt que sur les personnalités. Mais «le programme qui se rapproche le plus des attentes sociales et environnementales est celui d’une personne comme Gustavo Petro», estime-t-il. Mais entre-temps, une toute nouvelle échéance électorale est prévue pour le mois de novembre: les élections aux Conseils municipaux de la jeunesse auxquelles 11 millions d’électeurs et d’électrices potentiel·les de 14 à 18 ans pourront voter mais aussi se présenter. L’adoption de ce mode de représentation a eu lieu sous la présidence de Juan Manuel Santos, mais la priorité donnée aux négociations de paix avec l’ex-guérilla des FARC a retardé l’entrée en vigueur de cette mesure. La pandémie a repoussé d’un an ce scrutin qui, aujourd’hui, tombe à point car il va conférer un vrai droit de regard et d’action sur toutes les politiques locales destinées aux jeunes.

Dans ce panorama en continuelle évolution, les rapports entre les Premières lignes et le Comité national de grève se sont aussi modifiés. Dans un premier temps, une défiance a d’abord prévalu à l’égard d’un comité dont les jeunes disaient qu’il «ne les représentait pas». Après une série de rendez-vous manqués, notamment parce que personne, tant du côté du comité que des jeunes, n’avait anticipé une mobilisation d’une telle ampleur ni d’une telle durée, des dialogues informels ont toutefois eu lieu. Aujourd’hui, selon Oscar Sanchez, «les jeunes des Premières lignes ont compris qu’ils ont des points communs avec les syndicats, que ceux-ci sont leurs alliés».

Pendant ce temps le gouvernement colombien s’enferre dans des annonces destinées à semer la peur avant les célébrations du 20 juillet: rumeurs d’infiltrations par la guérilla de l’ELN, et arrestation de douze jeunes qui auraient eu en leur possession du matériel pour faire des cocktails Molotov – autant de propos dont tous les acteurs et les actrices sur le terrain, dont Oscar Sanchez, savent qu’ils légitiment, en amont, l’usage à venir de la force à leur encontre.

Notes

1.www.oas.org/es/cidh/informes/pdfs/ObservacionesVisita_CIDH_Colombia_SPA.pdf
2.Selon l’ONG Temblores, au 26 juin, il y avait 44 cas d’assassinats commis par la force publique et 29 autres cas en cours de vérification.

Laurence Mazure

https://lecourrier.ch

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