La démission du ministre des finances, Carlos Urzua, issu d’une gauche modérée, est la quatrième d’un membre important du gouvernement.

« Les changements de régime entraînent des divergences », a répété, mercredi 10 juillet, le président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador (« AMLO »), tentant de calmer les esprits face à une vague de démissions au sein de son gouvernement. La veille, le départ surprise et fracassant de son ministre des finances, Carlos Urzua, a provoqué la plus grave crise depuis son entrée en fonctions sept mois plus tôt. De quoi renforcer les inquiétudes sur la gestion du premier président de gauche de l’histoire récente du Mexique.

La lettre de démission de M. Urzua, publiée mardi 9 juillet sur Twitter, a fait l’effet d’un électrochoc. L’ancien ministre de 64 ans y fustige sur un ton acide l’influence de « l’extrémisme » sur la politique économique du gouvernement. Ce docteur en économie de renom, issu d’une gauche modérée, dénonce aussi des « prises de décision sans aucun fondement » et qu’on lui impose des « fonctionnaires qui n’ont aucune compétence en matière de finances publiques ». Son texte évoque même un « conflit d’intérêts », sans mentionner de nom.

Un camouflet pour « AMLO », qui a réagi en postant une vidéo sur Twitter présentant le successeur de M. Urzua, Arturo Herrera, jusqu’alors ministre délégué aux finances. La nomination de cet homme du sérail, qui a travaillé pour la ville de Mexico et la Banque mondiale, a stoppé la chute du peso qui venait de perdre en quelques minutes 2 % de sa valeur face au dollar. M. Urzua « n’est pas en accord avec nos décisions », a justifié le président, laissant entendre qu’il n’était pas suffisamment à gauche à ses yeux. Le lendemain, « AMLO » a rejeté en bloc tout conflit d’intérêts au sein de son équipe, évoquant simplement un différend entre son ancien ministre et son chef de cabinet, Alfonso Romo.

Nouvelle garde nationale

La démission de M. Urzua est la quatrième d’un membre important du gouvernement, après celles du directeur de l’Institut de la sécurité sociale, de la ministre de l’environnement et du directeur de l’Institut national de la migration. « Mais de tous, Urzua reste le plus influent, souligne Jose Antonio Crespo, du Centre de recherche et d’enseignement économiques (CIDE). Au-delà du gage de confiance suscité par sa gestion financière disciplinée, sa lettre révèle les tensions au sein du gouvernement. »

Durant sept mois, M. Urzua avait été l’interlocuteur des milieux d’affaires, déminant leurs tensions avec Andres Manuel Lopez Obrador. Notamment celles suscitées par l’annulation du chantier du nouvel aéroport de Mexico. Un projet de 13 milliards de dollars, dont les travaux étaient avancés à 30 %, arrêtés net par le nouveau président au nom de la lutte contre la corruption. Sans compter les réticences de M. Urzua, révélées par la presse mexicaine, face à l’obstination du président mexicain à partir à la rescousse de la compagnie pétrolière Pemex, la plus endettée au monde, au nom de la souveraineté énergétique du pays.

 « Andres Manuel Lopez Obrador représente une gauche nationaliste bien plus radicale que le pragmatisme social-démocrate d’Urzua », commente M. Crespo. Et Gustavo de Hoyos, le président de la confédération patronale Coparmex, de s’inquiéter sur Twitter « des divergences dans les prises de décisions économiques », renforçant le climat d’incertitude déjà sanctionné par les agences de notation Fitch Ratings et Moody’s. Au point que l’économie du pays s’est contractée de 0,2 % au premier trimestre, laissant craindre des risques de récession alors que le FMI a réduit, en avril, ses prévisions de croissance de 2,1 % à 1,6 % pour cette année.

« AMLO » maintient pourtant ses propres prévisions, à 2 % en 2019 puis 4 % d’ici à la fin de son mandat en 2024. Cette croissance serait soutenue, selon lui, par des grands travaux financés sans hausse d’impôts par sa lutte contre la corruption et les privilèges. Sa sévère cure d’austérité a provoqué une levée de boucliers chez les fonctionnaires, les universitaires et les artistes subventionnés.

Des voix se lèvent aussi chez les défenseurs des droits des migrants pour dénoncer le durcissement de sa politique humanitaire envers les clandestins afin d’éviter les menaces douanières brandies par Donald Trump. Depuis l’accord signé, début juin, entre Washington et Mexico, 21 000 militaires ont été déployés dans le nord et le sud du Mexique, et 29 153 migrants ont été arrêtés, un record depuis dix-huit ans.

Hasard du calendrier, quelques heures avant la démission de M. Urzua, « AMLO » saluait la fin de la grève des policiers fédéraux, révélatrice de leur malaise. Ces derniers refusaient depuis une semaine d’intégrer la nouvelle garde nationale, au cœur de la stratégie sécuritaire du président. Lancé le 30 juin, ce nouveau corps hybride, policier et militaire à la fois, fait la part belle aux soldats alors que les parlementaires lui ont attribué un mandat civil après d’âpres débats.

Durant sa campagne électorale, Andres Manuel Lopez Obrador avait promis de renvoyer les militaires dans leurs casernes, accusés d’avoir mis le feu aux poudres dans la guerre contre les cartels de la drogue. Une fois en fonctions, le président a changé d’avis face à la corruption policière et la forte hausse des homicides (17 065 au premier semestre).

« Pots cassés »

Le temps presse pour le président, dont la popularité record (60 % d’opinions favorables) a néanmoins baissé d’une quinzaine de points dans les sondages en sept mois. L’intéressé justifie son hyperactivité par sa volonté de « vite poser les bases de la transformation profonde du Mexique ».

Mercredi, le nouveau ministre, Arturo Herrara, a donné sa première conférence de presse pour minimiser l’impact de la démission de son ancien chef. « Pas de changement de politique fiscale et budgétaire, ni de récession en vue », a rassuré ce proche collaborateur de M. Urzua et fidèle du président mexicain à la fois. Pas de quoi convaincre M. Crespo, qui prévoit que « M. Herrera jettera l’éponge à son tour, refusant tôt ou tard de payer les pots cassés des politiques plus idéologiques que financières d’“AMLO”, qui n’écoute ni ses conseillers ni ses ministres ».

A l’instar de Carlos Urzua, une dizaine de hauts fonctionnaires ont démissionné depuis l’entrée en fonctions du président, le 1er décembre 2018. German Martinez, le directeur de l’Institut de la sécurité sociale (IMSS) a été le premier, en mai, à publier une lettre accusatrice contre « l’ingérence » de l’administration présidentielle, dont les coupes budgétaires menaçaient le fonctionnement de l’IMSS. Quelques jours plus tard, la ministre de l’environnement, Josefa Gonzalez, provoquait un scandale en retardant un vol commercial dans lequel voyageait le président, en guise d’austérité.

Le mois suivant, Tonatiuh Guillen, le directeur de l’Institut national de la migration, jetait l’éponge. Cet universitaire de renom, ouvertement opposé aux politiques répressives contre les clandestins, refusait de cautionner le renforcement des contrôles et des expulsions.

Frédéric Saliba (Mexico, correspondance)

https://www.lemonde.fr

 

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