Lâché par la police et l'armée, Evo Morales a démissionné dimanche et dénoncé un «coup d’Etat». Des violences ont éclaté dans la nuit à La Paz. La transition politique s'annonce incertaine.

C’était peut-être la seule issue possible à la crise qui secoue la Bolivie depuis l’élection présidentielle du 20 octobre : vers 17 heures, dimanche, Evo Morales a annoncé lors d’une allocution télévisée qu’il démissionnait de la présidence. L’air amer, le président fraîchement réélu, qui allait bientôt cumuler quatorze ans à la tête du pays, s’est dit victime d’un «coup d’Etat civique, politique et policier». «Mon tort est d’être indigène, dirigeant syndical et producteur de coca», a-t-il ajouté, présentant sa décision comme une manière de «pacifier la Bolivie», avant de conclure : «La vie ne s’arrête pas ici. La lutte continue.»

Depuis bientôt trois semaines, le pays est paralysé par des manifestations de moins en moins pacifiques qui opposent les partisans d’Evo Morales à ceux de l’opposition, principalement réunis derrière le premier rival de l’impétrant, l’ancien président Carlos Mesa. Grève générale illimitée, barrages routiers, mutineries de policiers dans plusieurs des grandes villes du pays : jusqu’à l’annonce surprise, survenue ce dimanche après-midi, la Bolivie semblait embourbée dans une situation à laquelle nul ne pouvait voir d’issue. La promesse faite, plus tôt dans la journée, d’organiser de nouvelles élections générales n'avait pas suffi à apaiser la situation.

Accélération de la crise politique

Selon le résultat proclamé par le président sortant, Evo Morales avait remporté l’élection dès le premier tour, avec 47,07% des suffrages, Carlos Mesa n’en réunissant que 36,51%. Dans le système bolivien, il faut au moins 40% des suffrages et 10 points d’avance sur le second candidat pour obtenir la majorité absolue.

Mais le résultat du scrutin a immédiatement été contesté par l’opposition, qui a dénoncé une nouvelle manœuvre d’Evo Morales pour s’accrocher au pouvoir, après la non-reconnaissance du référendum du 21 février 2016, lors duquel les Boliviens s’étaient prononcés contre un quatrième mandat du président aymara.

Au cours de la journée de dimanche, plusieurs facteurs ont brutalement accéléré la crise politique, jusqu'à pousser Evo Morales à la démission. Dans la matinée d'abord, les observateurs de l'Organisation des Etats américains (OEA) ont remis leur rapport sur l'élection, soulignant qu’il était statistiquement improbable qu’Evo Morales ait remporté le scrutin avec plus de 10% d’avance sur son rival, et pointant par ailleurs un certain nombre d’irrégularités constatées le jour du vote. Les experts de l'organisation affirmaient ne pas pouvoir valider les résultats de cette élection et recommandaient d'en organiser de nouvelles.

Si le rapport n'a fait que conforter ce que beaucoup d'opposants dénonçaient, il a surtout eu pour effet de faire perdre à Morales le soutien des forces armées qui, plus tard dans la journée, ont publié un commmuniqué appelant le président à quitter le pouvoir. «Après avoir analysé la situation conflictuelle interne, nous demandons au président de renoncer à son mandat présidentiel afin de permettre la pacification et le maintien de la stabilité, pour le bien de notre Bolivie», a déclaré le commandant en chef de l'armée, le général Williams Kaliman, à la presse. 

Si le rapport n'a fait que conforter ce que beaucoup d'opposants dénonçaient, il a surtout eu pour effet de faire perdre à Morales le soutien des forces armées qui, plus tard dans la journée, ont publié un commmuniqué appelant le président à quitter le pouvoir. «Après avoir analysé la situation conflictuelle interne, nous demandons au président de renoncer à son mandat présidentiel afin de permettre la pacification et le maintien de la stabilité, pour le bien de notre Bolivie», a déclaré le commandant en chef de l'armée, le général Williams Kaliman, à la presse. 

Violences dans la capitale

Dans la soirée de dimanche, des milliers d’habitants ont déferlé dans les rues du pays pour célébrer l’annonce de la démission du président, agitant le drapeau bolivien entre rires et larmes. Mais la démission d'Evo Morales a également provoqué des violences à La Paz et à El Alto, une ville proche de la capitale. Selon les médias locaux, plusieurs domiciles de personnalités, dont celui de Waldo Albarracín, recteur de l'université d'Etat de La Paz et dirigeant d'un collectif de citoyens mobilisé pour la démission d'Evo Morales, ont été incendiés. Sur Twitter, le service municipal de transport public de La Paz a accusé des partisans de l'ex-Président, «mobilisés par des députés et dirigeants du MAS» [Mouvement vers le Socialisme, le parti de Morales, ndlr] d'avoir pénétré dans le centre d'entretien des autobus et d'en avoir incendié plusieurs véhicules.

De plus, plusieurs dizaines de personnes semaient la terreur au cours de la nuit dans le quartier aisé d'Achumani, dans le sud de La Paz. Dans ce quartier se trouve le siège d’un quotidien critique envers Evo Morales, Pagina Siete. Sur la porte de ce journal, on pouvait lire un avertissement disant : «Devant la vague de terreur qui s’est déchaînée dans la ville de La Paz, le quotidien Pagina Siete suspend ses activités par sécurité.»

Soutien de la gauche latino-américaine 

L'incertitude entoure en outre la situation personnelle d'Evo Morales qui, dimanche soir, a dénoncé l'émission d'un mandat d'arrêt «illégal» contre lui. Une information démentie par le commandant de la police, Vladimir Yuri Calderón. Selon lui, seuls sont visés les magistrats du Tribunal suprême électoral (TSE). Mais l'un des principaux opposants à Morales, Luis Fernando Camacho, acteur clé du mouvement ayant conduit à sa démission, a confirmé sur Twitter l’existence d’un mandat d’arrêt contre lui : «Confirmé!! Ordre d’arrestation pour Evo Morales!! La police et les militaires le recherchent dans le Chaparé.» Le Chaparé est le fief de l’ex-président, dans le centre de la Bolivie.

Dans la journée de dimanche, la police avait arrêté la présidente du TSE, María Eugenia Choque, sur ordre du parquet, qui enquête sur des irrégularités commises dans le scrutin d’octobre, ainsi que le vice-président du TSE, Antonio Costas. Tous deux, emmenés par des hommes encagoulés ou masqués, ont été présentés aux médias au pied d’une estrade où se trouvaient assis des gradés de la police.

Evo Morales, 60 ans, a reçu le soutien de plusieurs dirigeants d'Amérique latine. Allié traditionnel du régime bolivien, Cuba a dénoncé un «coup d’Etat en Bolivie». Sur Twitter, le président cubain Miguel Diaz-Canel a exprimé sa «solidarité avec le frère président Evo Morales» et appelé le monde à se mobiliser «pour la vie et la liberté d’Evo». Des propos dont le président vénézuélien Nicolás Maduro s'est fait l'écho. «Nous condamnons catégoriquement le coup d’Etat survenu contre le frère président Evo Morales», a-t-il écrit sur Twitter, appelant à «la mobilisation pour exiger que soit préservée la vie des peuples indigènes boliviens, victimes du racisme». Le président élu argentin Alberto Fernández, un péroniste de centre-gauche, a également dénoncé un «coup perpétré contre le président Evo Morales». 

Le Mexique, de son côté, a proposé l'asile au président bolivien démissionnaire, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Marcelo Ebrard. Des fonctionnaires et parlementaires boliviens ont trouvé refuge à l'ambassade mexicaine à La Paz.

Un futur incertain

«On ne peut pas nier qu’Evo Morales a fait de bonnes choses durant ses précédents mandats, dit à Libération Pedro, conducteur de véhicules dans la capitale. Mais il est resté trop longtemps au pouvoir, il est temps qu’il s’en aille.» Savoir qui obtiendra la faveur des Boliviens lors des prochaines élections, dont on ne connaît pas encore la date, semble aujourd’hui impossible. Carlos Mesa, arrivé second lors de la dernière élection, avait cumulé les voix en se présentant comme le seul rival potentiel de Morales ; sans son adversaire, lui-même n’a plus grand chose pour séduire les votants. «Tous les politiques qui ont fait campagne [cette année] ne sont intéressés que par le pouvoir et l’argent, dénonce Pedro. Ce qu’il faudrait, ce serait un nouveau candidat. Peut-être qu’il ne saurait pas comment faire de la politique, mais il apprendrait en le faisant et, au moins, il ne serait pas déjà corrompu.»

L’ère Morales, qui s’est achevée hier, a permis au pays le plus pauvre d’Amérique latine de connaître une quinzaine d’années de stabilité et une nette amélioration des conditions de vie des Boliviens les plus pauvres. Pour l’heure, les habitants ne savent même pas qui va assurer la présidence jusqu’à la tenue de prochaines élections. Le 20 octobre, le chef de l'Etat sortant s’était présenté avec pour slogan de campagne : «Avec Evo, un futur plus sûr». Trois semaines après ces élections, la Bolivie semble aujourd'hui plongée dans la plus complète incertitude.

Nicolas Celnik Correspondance à La Paz (Bolivie)

https://www.liberation.fr/

 

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