Mimiko Türkkan, Full Contact - Phuket self-portrait, Photographie, 2011. 

(© L’artiste)

Auteure d’un essai sur la nouvelle vague féministe, la Genevoise Barbara Polla souligne sa portée citoyenne et révolutionnaire en Suisse comme dans une bonne partie du monde. Rencontre avec une humaniste hors norme.

 Née à Genève en 1950, Barbara Polla  mène  dès 1991 une activité de galeriste depuis Genève, tout en organisant comme curatrice des expositions en France, en Australie, au Liban, en Hongrie et en Grèce avec un projet d'art dans l’espace public.  

(swissinfo.ch/fb)

Après un parcours dans la médecine, un engagement dans la politique comme élue du Parti libéral au parlement suisse, Barbara Polla s’est lancée dans l’art et l’écriture avec des essais comme «Tout à fait femme», en 2012, puis «Tout à fait homme» en 2014., la sexagénaire poursuit cette exploration avec «Le Nouveau Féminisme, Combats et rêves de l’ère post-Weinstein» (Odile Jacob, 2019). 

Barbara Polla y voit une réappropriation citoyenne de la politique, puissamment incarnée en Suisse par la grève des femmes du 14 juin dernier. Un mouvement qui remet l'égalité entre hommes et femmes au coeur de l'agenda politique en cette année d’élections fédérales.

Pour accompagner cet entretien, Barbara Polla a sélectionné des œuvres d’artistes femmes engagées qu’elle admire, avec qui elle travaille (Dana Hoey, Rachel Labastie, Violaine Lochu, Mimiko Türkkan) ou qu’elle cite (Regina José Galindo).

swissinfo.ch : Au début de votre essai, vous opposez la puissance féminine qui donne la vie et le pouvoir masculin qui la prend. Cette opposition vécue par les premiers humains conditionne-t-elle toujours les rapports entre hommes et femmes?

Barbara Polla: Je comprends bien qu’à l’époque des cavernes, avec mon bébé dans les bras, je sois très contente qu’un homme soit devant la caverne, qu’il soit violent et tue les prédateurs – les bêtes comme les hommes - alors que dans la caverne, j’assure la survie de l’espèce.

On peut donner la vie, une faculté qui a été attribuée aux femmes qui l’ont jalousement gardée. Une autre possibilité est de donner la mort. Tuer, c’est se donner l’impression de maîtriser la mort, cette inéluctable et insupportable échéance qui nous guette tous.

Mais si on reconnaissait davantage le pouvoir de l’homme à donner la vie, les rapports entre les deux sexes pourraient profondément changer. Malgré l’évolution des techniques de procréation, le sperme des hommes reste indispensable. Le donneur de vie, c’est l’homme finalement. Pourquoi cette réalité n’est-elle pas davantage reconnue? Pourquoi ne dit-on pas aux petits garçons qu’ils sont avant tout des donneurs de vie? Peut-être seraient-ils moins enclins à la violence.

Si les hommes étaient convaincus d’être au monde pour donner la vie avant toute chose, plutôt que pour porter tout seuls la lourde responsabilité de faire vivre une famille - ce qui souvent les plonge dans un sentiment d’impuissance, peut-être que le recours à la violence diminuerait.

 

Dana Hoey, Pregnant Smoker, 2002. 

(© L’artiste)

Mais cette répartition des rôles a la vie dure

Je ne comprends pas la permanence de ce schéma, alors que les conditions de vie ont quand même évolué depuis l’âge des cavernes. Les femmes ont continué à être les donneuses de vie et les hommes les créateurs du monde.

Mais les femmes ne sont pas moins créatives que les hommes. Pourquoi se sont-elles laissé faire si longtemps et pourquoi a-t-il fallu ce hashtag MeToo pour sonner l’heure du réveil? Peut-être parce que les femmes sont devenues des citoyennes à part entière.  

 Rachel Labastie, Liberté, liberté chérie, sculpture en céramique, 2015.

(Crédit photographique: Nicolas Delprat)

Dans ce livre consacré au nouveau féminisme, jamais vous ne repoussez les hommes, bien au contraire. Pourquoi?

Charles Fourier (philosophe du XVIIIe siècleLien externe) a dit que le bonheur d’un homme se mesure au degré de liberté de la femme. Ce qui se passe en ce moment dans les féminismes est une chance formidable pour les hommes, un vrai moment de libération également pour eux. Mais cette dimension n’est quasiment pas évoquée, alors qu’il y a une réelle possibilité de revoir profondément le partage des responsabilités entre les hommes, les femmes et les autres.

 

Rachel Labastie, Des forces, Série, DFMN 1, sculpture, marbre noir et sangles, 2017.

(Crédit photographique: Studio Z )

Vous relevez justement que notre époque est en train de vivre le passage de la politique à la citoyenneté. Mais la citoyenneté est à la base de la politique dans un régime démocratique. L’a-t-on oublié?

Il s’agit de rappeler que le champ politique est cultivé par chacun d’entre nous, en l’occurrence par chacune. C’est cette revendication-là qui se manifeste en ce moment, comme le font les jeunes en matière d’écologie. Il s’agit de reprendre les rênes de la responsabilité individuelle, qui constitue seule la responsabilité commune, publique. Seule la synergie des responsabilités assumées individuellement peut constituer une vraie responsabilité politique.

Prenez le manifeste en 19 points élaboré par les organisatrices de la grève des femmes du 14 juin. Tout y est, c’est incroyable. Le nouveau féminisme ne cherche pas seulement l’inclusion de tous les féminismes ayant existé, il témoigne surtout de cette prise de responsabilité citoyenne globale.

 Violaine Lochu, répétition de Unchorus, performance collective pour 8 vocalistes, avec Betty Camaly, Agathe Chevalier, Zoé Grant, Lena Heinz, Violaine Lochu, Agnès Quenardel, Floraine Sintes et Garance Wullschleger en partenariat avec l'E.N.S.B.A. de Lyon, 2019.

(Violaine Lochu)

Ce qui permet de sortir du piège de la victimisation.

Absolument. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi en France, trois femmes meurent de violence conjugale par semaine, un chiffre proportionnellement identique en Suisse (L'enquête d'Amnesty en SuisseLien externe). Comment fait-on pour sortir de cette réalité-là?

 

Dana Hoey, We On (American slang for “let’s fight”), 2016

(© L’artiste)

Faut-il abolir la famille, elle qui peut se transformer en un huis-clos d’une rare toxicité pour ses membres ?

Il ne s’agit pas bien sûr d’abolir la famille mais de réinventer de nouvelles formes de familles, de vie en commun. Ce qu’il faudrait abolir, c’est le mariage. Avec un mauvais contrat, ça finit forcément mal, en cas de divorce.

Le mariage est censé lier un homme et une femme, alors qu’il s’agit d’un lien social au regard d’une société, d’une communauté. Le mariage induit une répartition des rôles qui ne correspond plus à ce que les jeunes générations souhaitent aujourd’hui dans leur vie en commun.

La diversité des genres et des appartenances exprimées dans le sigle LGBTIQ+suscite une certaine incompréhension. Votre regard est différent.

Nous avons beaucoup à apprendre des autres. Ces catégories donnent à voir ce que doivent vivre ces personnes à un moment donné face à la société pour pouvoir se positionner. Aujourd’hui, il devient possible de dire que le corps dans lequel je suis né n’est pas celui dans lequel je veux vivre. Mais il ne faudrait pas remplacer les anciennes règles et assignations par de nouvelles, sans les remettre à leur tour en question.

 

Dana Hoey, Rainbow painter, série Moon Bitches, photographie, 2002

(© L’artiste)

Beaucoup de mouvements d’émancipation ont reproduit les comportements de leurs oppresseurs. Le nouveau féminisme que vous exposez dans votre livre peut-il y échapper?

Cette reproduction se retrouve même sur le plan médical. C’est l’épigénétique. Nous ne transmettons pas seulement les gènes tels qu’ils sont inscrits dans l’ADN, mais aussi les modulations de ces gènes provoquées par l’environnement dans lequel nous vivons. Autrement dit, la violence engendre la violence, y compris sur le plan génétique.

Ce nouveau féminisme peut déboucher sur une révolution de velours, en évitant le piège de la violence. Peut-être que les femmes seront capables, comme lors du 14 juin dernier en Suisse, de dire qu’il s’agit d’une grève réservée aux femmes sans pour autant agresser les hommes qui l’auraient rejointe. C’est aussi l’idée contenue dans le terme d’intersectionnalité: les femmes ne peuvent révolutionner leur position de femmes dans la société qu’en révolutionnant en même temps la position des minorités et le fonctionnement du capitalisme.

 

Regina José Galindo, La sombra, vidéo, commande et production Documenta 14, Kassel, 2017

(Crédit photographique: Michael Nast)

Vous prônez l’art de la poésie pour accompagner cette révolution. Pourquoi?

L’art me parait très important dans ce type de processus. Il ne change pas le monde, mais il module le regard que l’on porte sur le monde et son intersectionnalité. En partageant cette expérience artistique, nous commençons à changer le monde. 

Et la poésie a une importance toute particulière. Elle fait en sorte qu’il y ait toujours des mots permettant d’exprimer jusqu’à la pire des violences sans avoir besoin d’y recourir. L’autre jour à Paris, un chauffeur de taxi m’a fait cette réponse formidable à propos des violences conjugales: «les gifles viennent quand on n’a plus les mots».

 

Pays pour les hommes

Je me refuse à penser que

c’est un pays pour les hommes

j’ai mis au monde une fille

une femelle

et à elle

je ne lui refuserai pas le droit du sol

ma grand-mère l’a gagné a force de trimer

ma mère à force de mandales.

Moi

ma place je continue à me la faire chaque jour

c’est moi qui suis moi qui pense moi qui décide moi qui fais moi qui gagne moi qui réagis moi qui actionne.

Je ne sortirai pas dans la rue vêtue en homme pour éviter le danger

et je n’arrêterai pas de sortir.

Je ne marcherai pas toujours accompagnée pour éviter que l’on m’agresse

et je n’arrêterai pas de marcher.

Je ne me priverai pas d’alcool dans les fêtes pour ne pas mériter mon viol

et je n’arrêterai pas de boire.

J’ai mis au monde ma fille

dans un pays fait pour elle

et je veux qu’elle grandisse ici

avec les yeux ouverts

la conscience ouverte

et le droit total à la liberté.

Le poème "Pays pour les hommes" de Regina José GalindoLien externe  (traduit de l'espagnol par Laurent Bouisset) a initialement été publié dans le numéro 58 de la revue Nouveaux DélitsLien externe consacré à la poésie guatémaltèque actuelle.

Par Frédéric Burnand, Genève

https://www.swissinfo.ch

 

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