Après cinq mois de mobilisation et plus de seize heures de débat, les sénateurs ont rejeté mercredi soir, sous la pression de l’Eglise, le projet de loi légalisant l’avortement. Il pourrait cependant être représenté l’année prochaine.

«Ils nous laissent dans la même situation d’abandon de l’Etat qu’avant tous ces débats, explose Laura, militante féministe de 22 ans. Des femmes meurent d’avortements clandestins, les sénateurs l’ont reconnu et ont fermé la porte pour ne pas voir. Ils ne nous ont proposé aucune alternative pour lutter contre cette situation terrible.»

L’issue du vote était attendue et la très longue session parlementaire (seize heures trente de débats), s’est déroulée sans suspense, les sénateurs ayant anticipé leur vote depuis plusieurs jours. La nouvelle est néanmoins tombée comme un couperet à 2 h 40 du matin, dans la nuit glaciale et pluvieuse de l’hiver austral, brisant l’élan festif des centaines de milliers de manifestants au foulard vert (le symbole de la lutte pour la légalisation de l’avortement). Encore plus nombreux que lors du vote des députés, la nuit du 13 au 14 juin, ils ont été 2 millions selon les organisatrices à déferler sur la place du Congrès et déborder toutes ses rues adjacentes.

Sorcières

«La révolution des jeunes filles», comme on appelle ici ces très jeunes militantes formées au féminisme après le mouvement Ni Una Menos («Pas une de moins», initié il y a trois ans contre les violences faites aux femmes), et dont la voix a grandement contribué à imposer le débat dans la société et à porter le projet de loi aussi loin, a occupé le pavé jusqu’au moment fatidique. Maquillées de vert, grimées en sorcières, elles chantaient au milieu des fumigènes : «Nous sommes les petites filles des sorcières qu’ils n’ont pas pu brûler.»

Juste après le résultat, les larmes faisaient dégouliner le maquillage vert à paillettes sur les joues de Laura, alors qu’elle s’époumonait encore : «Opus Dei, quel facho tu es !», l’un des chants des militantes féministes. «C’est la sexualité libre des femmes, c’est leur jouissance que les antichoix, que l’Eglise ne supporte pas et veut punir ! reprend avec colère Laura. L’avortement est légal seulement en cas de viol [ou de péril pour la vie de la mère, ndlr], ils ne considèrent la femme qu’en tant que victime, pas en sujet libre de disposer son corps. “Si tu as eu du plaisir, alors tant pis pour toi”, ont-ils argumenté durant tout le débat. “Tu aurais dû serrer les cuisses.”»

Le poids de l’Eglise catholique a indéniablement pesé lourd dans la balance et a fait émerger le prochain combat des pro-légalisation : la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les militants antichoix, eux, jubilaient à l’annonce du résultat. Agitant leurs banderoles bleu ciel, de la couleur du drapeau argentin, ils scandaient leur slogan : «Sauvons les deux vies» (celles de la femme et celle du fœtus).

Ces cinq mois de mobilisation ne sont pas entièrement perdus : le mot «avortement» n’est aujourd’hui plus un tabou et les nombreux débats et expositions scientifiques ont fait changer d’avis la société. Tous les sondages montrent qu’elle est aujourd’hui majoritairement favorable à une légalisation.

«Dinosaures»

Le projet de loi pourra quant à lui être représenté l’année prochaine. Il est en effet nécessaire qu’une partie du Parlement soit renouvelée pour ce faire, et des élections législatives auront lieu en octobre, en même temps que les présidentielles. «Et s’il ne passe pas l’année prochaine, alors nous le représenterons l’année d’après, scande au mégaphone sur la place qui se vide Julia Mendez, militante féministe. C’est la septième fois que nous le présentons, jamais nous n’avions été si près du but.»

Les plus optimistes pensent que la question de l’avortement peut être un des enjeux clés pour ces prochaines élections : comme beaucoup de militantes, Julia Mendez prévient : «Il est hors de question que je vote à nouveau pour la moindre liste comportant un des législateurs qui a voté contre la liberté à disposer de nos corps. Il faut que ces dinosaures s’en aillent !»

En Argentine, le vote est autorisé à partir de 16 ans, et toutes ces jeunes filles au foulard vert, qui ont vécu ce premier combat politique avec tant de passion et d’engagement, représentent une poche de voix non négligeables. «Demain, nous serons toujours le mouvement populaire et transversal le plus fort du pays, clame Señorita Bimbo, humoriste et référente féministe. Demain, nous sécherons nos larmes et nous continuerons d’avancer. Il n’y aura pas un pas en arrière.»

Sauf qu’en miroir de la mobilisation des féministes, les partisans antichoix se sont eux aussi organisés et ne comptent pas lâcher un pouce de terrain après leur victoire. En année électorale, comme le sera 2019, dans un contexte de crise économique très forte, imposer à nouveau ce débat sera difficile. Au petit matin, la place s’est vidée et le centre-ville se réveillera bientôt orné d’affiches qui paraissent déjà anachroniques : «Avortement légal, à l’hôpital !»

IVG rejeté en Argentine : «Opus Dei, quel facho tu es !»

1147217 argtineAprès cinq mois de mobilisation des militantes et seize heures trente de débat mercredi dans la nuit, les sénateurs ont rejeté, sous la pression de l’Eglise catholique, le projet de loi instituant l’avortement légal et gratuit, qui avait été approuvé par les députés. Il pourrait être représenté l’année prochaine.

«Ils nous laissent dans la même situation d’abandon de l’Etat qu’avant tous ces débats, explose Laura, militante féministe de 22 ans. Des femmes meurent d’avortements clandestins, ils l’ont reconnu et ont fermé la porte pour ne pas voir, ne nous ont proposé aucune alternative pour lutter contre cette situation terrible.»

L’issue du vote était attendue et la très longue session parlementaire (seize heures trente de débats), s’est déroulée sans suspens, les sénateurs ayant anticipé leur vote depuis plusieurs jours. La nouvelle est néanmoins tombée comme un couperet à 2h40 du matin, dans la nuit glaciale et pluvieuse de l’hiver austral, brisant l’élan festif des centaines de milliers de manifestants au foulard vert (le symbole de la lutte pour la légalisation de l’avortement). Encore plus nombreux que lors du vote des députés, la nuit du 13 au 14 juin, ils ont déferlé sur la place du Congrès et débordé dans toutes ses rues adjacentes.

Les larmes faisaient dégouliner le maquillage vert à paillettes sur les joues de Laura, alors qu’elle s’époumonait encore : «Opus Dei, quel facho tu es !», l’un des chants des militantes féministes. Le poids de l’Eglise a indéniablement pesé lourd dans la balance a fait émerger le prochain combat des pro-légalisation : la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Les militants anti-choix, eux, jubilaient à l’annonce du résultat. Agitant leurs banderoles bleu ciel, de la couleur du drapeau argentin, ils chantaient leur slogan : «sauvons les deux vies [celles de la femme et celle du fœtus, ndlr]»

Plus un tabou

Ces deux visions de cette question et de la société sont difficilement réconciliables. Mais ces derniers cinq mois de mobilisation ne sont pas entièrement perdus : le mot d’avortement n’est aujourd’hui plus un tabou et les nombreux débats et expositions scientifiques ont fait changer d’avis la société. Tous les sondages montrent qu’elle est favorable à une légalisation. Le projet de loi pourra quant à lui être représenté l’année prochaine.

«Et s’il ne passe pas la semaine prochaine, nous le représenterons l’année d’après, scande au mégaphone Julia Mendez, militante féministe, sur la place qui se vide. C’est la septième fois que nous le présentons, jamais nous n’avions été si proches du but.» « Demain, nous serons toujours le mouvement populaire et transversal le plus fort du pays, clame Señorita Bimbo, humoriste et référente féministe. Demain nous sècherons nos larmes et nous continuerons d’avancer. Il n’y aura pas un pas en arrière.» Au petit matin, la place s’est vidée et le centre ville se réveillera bientôt orné d’affiches qui paraissent déjà anachroniques : «avortement légal, à l’hôpital !»

Mathilde Guillaume

AFP

 

 

 

 

 

 

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