Confie Laurent Aubert, directeur des ADEM de Genève à l’Hebdolatino

Par Martin Montiel

A l’occasion du 30ème anniversaire des Ateliers d’Ethnomusicologie, l’Hebdo- latino, curieux de savoir davantage sur l’homme qui est à la tête de ce « temple dédié à la musique », a rencontré Laurent Aubert, fondateur et directeur de cette organisation.

Musicien et ethnomusicologue de formation, notre première impression est celle de nous trouver devant un homme qui a atteint le Nirvana. Il est d’une sérénité et d’une calme à envier. Ces qualités furent surement acquises lors de ses voyages en Inde, pays duquel il se dit amoureux et où, pendant ses études, il a écrit un travail de mémoire. D’un regard pénétrant et chaleureux, il nous invite à prendre un café lorsqu’il nous accueille dans les locaux des ADEM.

Laurent Aubert signale qu’il n’a pas commencé son travail avec les ateliers. Ancien membre de l’AMR fondée en 1973 (actuellement Association pour l’encouragement de la Musique improvisée), il a participé dans l’organisation des diverses manifestations artistiques au sein de cette association. C’est suite à ce travail, et à la découverte de divers groupes et différents styles de musique, qu’il a décidé de créer les ADEM à Genève.

Voici ce qu’il a voulu partager avec nos lecteurs :

Hebdolatino : Vous célébrez cette année le 30ème anniversaire des ADEM, Pourquoi le faire avec un hommage à la musique latino-américaine ?

Laurent Aubert : Pour plusieurs raisons : nous travaillons avec ce que l’on appelle « les musiques du monde » terme idiot car il ne veut rien dire et qui est utilisé pour définir les musiques qui nous viennent de loin. Suite à un projet de Patrick Mohr qui nous parlé des mMapa - article Cabaret Latinousiciens cubains et du rythme de « la Nueva Trova » dans son spectacle, nous avons décidé d’organiser Le Cabaret Latino.

HL. : Des nombreux artistes étrangers habitent à Genève, pourquoi en vouloir faire d’autres?

LA. : Il est vrai qu’en Suisse nous avons des communautés qui y sont fortement représentées. Mais il y a d’autres qui ne le sont pas, telles l’Asie central, l’Australie ou certains pays d’Afrique. Nous allons à la recherche des talents cachés un peu partout dans le monde, pour les encourager et favoriser ainsi l’échange avec nos artistes locaux.

H.L. : Comment ces évènements sont-ils financés ?

L.A. : Lorsque nous invitons des artistes à venir à notre ville pour participer à des évènements, il y a des pays qui n’ont pas de moyens économiques les soutenir, comme par exemple, Cuba ou le Vietnam, avec qui nous avons organisé des manifestations l’année passée.

Afin de faire connaître leurs musiques, nous déployons des efforts, en créant des partenariats avec diverses institutions ou pouvons utiliser les fonds des subventions que nous percevons.

H.L. : A propos de Cuba, quel soutien apportent les autorités de ce pays aux artistes ?

L.A. : Je ne le sais pas exactement. En 1994, j’étais allé au Cuba pour organiser un événement musical. J’ai constaté une grande ouverture et acceptation de la musique et des arts en général. C’est comme un grand espace ouvert à la création. Je me souviens d’avoir vu parfois des femmes seules qui se promenaient en chantant, sans apparemment se soucier du regard des autres. Je pense que les cubains ont ça dans leur sang !.

H.L. : Au cours de ces 30 années de travail, est-ce que vous éprouvez un quelconque regret?

L.A. : Je suis passé à côté d’un groupe d’artistes qui est devenu très célèbre sans avoir pu le repérer. C’était pendant ce ibrahim ferrervoyage à Cuba où j’étais allé pour organiser un spectacle. Fidel, le guide qui m’ont assigné et qui n’était pas Fidel Castro, (rires) m’a emmené un peu partout pour rencontrer des artistes. Parmi eux, j’ai rencontré Ibrahim Ferrer et d’autres mais je ne les ai pas choisi « car je les ai trouvé trop vieux » (rires). J’ai opté pour des chanteurs plus jeunes car ils me paraissaient plus intéressants pour le spectacle.

Deux ans plus tard, en 1998, le réalisateur Wim Wenders a obtenu le Grammy pour le documentaire « Buena Vista Club Social » , dans lequel tous ces chanteurs (que j’avais trouvés «trop vieux») avaient participé. Le film a fait un tabac et ceci grâce à l’œil avisé du compositeur et artiste, Ry Cooder qui avait réussi à regrouper tous ces artistes, qui étaient connus dans les années 30, 40 et 50. Cooder a également composé la musique pour plusieurs films de Wenders.

H.L. : Quelle est à votre avis, la plus grande réalisation des ADEM ?

L.A. : Le fait de pouvoir découvrir des artistes et de contribuer à leur épanouissement est une source de grande satisfaction. Néanmoins, au niveau du travail intellectuel et scientifique, je peux citer la création en 1988 des « Cahiers des musiques traditionnelles ». D’édition annuelle, c’est la seule revue en français dans le monde dédié à l’ethnomusicologie.

De plus, notre organisation compte 700 membres et réalise plus de 30 à 40 concerts par an. Nos membres dispensent des cours, dans nos installations comme ailleurs dans la ville de Genève.

H.L. : Avez-vous une définition personnelle de la musique ?

L.A. : Je dirais plutôt de la bonne musique car à mon avis c’est celle qui laisse des traces indélébiles chez les individus.

H.L. : En 1995, vous avez organisé la fête de la diversité. Pensez-vous qu’un tel événement ait pu contribuer à améliorer la perception des étrangers par les suisses ?

L.A. : J’en suis persuadé. Le fait de voir les autres s’exprimer par le biais de l’art nous permet non seulement de les voir différemment mais aussi de les comprendre.

H.L. : Cette manifestation a eu une grande résonance. Serait-il possible de la refaire ? Et pourquoi ne pas la refaire ?

L.A. : L’organisation d’un rassemblement de ce type implique beaucoup d’efforts, des grandes ressources et du soutien de la part des autorités locales. Pourquoi ne pas la refaire ? A l’époque, je pensais que le succès était possible grâce à la nouveauté. Malheureusement, l’arrivée de l’internet a enlevé une partie de cette magie. Les gens peuvent rapidement avoir accès aux manifestations artistiques qui sont faites ailleurs et c’est probablement l’un de désavantages de ce merveilleux outil de communication.

clin doeilPour nous lecteurs :

Ibrahim Ferrer, (photo n/b) a participé dans 12 des 14 enregistrements de Buena Vista Club Social. Il a ensuite enregistré un CD en solo qui, en 2004 a reçu un Grammy. Il a été le chanteur principal de l’orchestre de Pancho Alonso durant les années 50. Il est décédé le 5 août de 2005 à l’âge de 78 ans.