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Le géant des BalKans

Le géant des BalKans

Jovan Divjak, le héro de Sarajevo, est décédé.

Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, en novembre 2017, j’ai été immédiatement ébloui. Ce gentleman de la vieille école qui saluait les femmes par un baisemain et accueillait ses invités avec la jovialité d’un modeste retraité, hypnotisait en l’espace de quelques minutes quiconque l’écoutait. Commandant en second de l’Armée de la République de Bosnie-et-Herzégovine (instaurée en 1992 au déclenchement de la guerre), il défendit Sarajevo face à l’agression des nationalistes serbes, malgré l’infériorité numérique autant en hommes qu’en armement avec un rapport de 1 pour 10. Au cours des 44 mois de siège, durant lesquels moururent 11’400 civils sous les yeux impassibles des casques bleus français, Diviak empêcha la capitulation de la ville. Lui-même d’origine serbe, il restait fidèle aux idéaux de la Yougoslavie (il avait été membre de la garde personnelle de Tito), défendant la communauté multiculturelle de Sarajevo contre ceux qui pratiquaient une impitoyable épuration ethnique s’inspirant du programme nationaliste serbo-bosniaque qui exhumait le concept nazi de “Lebensraum”*. Divjak gagna le respect des Sarajéviens, après une défiance initiale y compris de la part de quelques hauts officiers de l’armée bosniaque à cause de ses origines, non seulement en conduisant les troupes avec un incomparable génie tactique, mais aussi en leur soutenant le moral par sa constante présence en toute première ligne.

La guerre terminée, il créa l’association Education builds Bosnia and Herzegovina, qui octroya des milliers de bourses d’études à de jeunes bosniaques défavorisés. Le reste du temps, il accueillait chaque année des dizaines de délégations se rendant à Sarajevo pour le rencontrer. À 80 ans passés, il était capable de parler à bâtons rompus durant trois heures d’affilée sans jamais s’asseoir ni perdre le fil. Extrêmement cultivé et d’une intelligence politique chevronnée, il décrivait la guerre dans sa crudité brutale, sans filtre ni censure. Il n’épargnait pas à celui qui l’écoutait les détails les plus épouvantables, avec une intention parfaitement claire: celui qui connait la guerre ne pourra que la haïr.

Lorsque je le revis, en mars 2018, je lui demandai à la fin de son récit comment il avait réussi à supporter la pression indicible d’assister quotidiennement à des scènes d’une atrocité absolue avec le destin d’une ville toute entière dépendant en grande partie de ses décisions. Il hésita un instant: “C’est l’amour des Sarajéviens qui m’en a donné la force. C’est mon amour pour eux.” Je crois qu’il aimait la vie comme seul celui qui a vu l’abîme de ses propres yeux peut véritablement la comprendre. Je suis profondément reconnaissant d’avoir eu l’absolu privilège de rencontrer un tel géant. Puisse son nom résonner pour toujours à travers les rues de Sarajevo. Et également dans la mémoire de celui qui a eu la chance de le connaître.

*Le Lebensraum, ou « espace vital », est un concept géopolitique créé par des théoriciens géographes allemands au XIXe siècle et qui devint particulièrement populaire dans les milieux impérialistes allemands, tels que la Ligue pangermaniste, avant d’être incorporé au nazisme. Lié au darwinisme social, il renvoie à l’idée de territoire suffisant pour, dans un premier temps, assurer la survie, notamment culturelle, d’un peuple et, dans un deuxième temps, favoriser sa croissance via l’influence territoriale. Créé par Friedrich Ratzel (1844-1904), le concept a été utilisé pour justifier la politique expansionniste de l’Allemagne nazie, en particulier sur le front de l’Est. (ref. Wikipedia)

Par Gianluca Battistel

Traduit de l’italien par Clarissa Miazza

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