Le «premier président pauvre» du Pérou

Le «premier président pauvre» du Pérou

Le candidat de la gauche radicale, Pedro Castillo, a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle au Pérou par l’autorité électorale, plus d’un mois après le scrutin du deuxième tour.

Pedro Castillo, instituteur rural sorti de l’anonymat il y a quatre ans en menant une grève des enseignants, a été officiellement élu lundi président du Pérou. Il est ainsi devenu le premier chef de l’Etat sans lien avec les élites politiques, économiques et culturelles.

L’élection de ce syndicaliste de 51 ans à la tête du pays andin de 33 millions d’habitants a été confirmée dans la soirée par le Jury national électoral (JNE) après un scrutin très serré face à son adversaire de la droite populiste, Keiko Fujimori, qui a multiplié les recours, avant d’annoncer qu’elle reconnaîtrait les résultats.

Né dans un village de la région de Cajamarca (nord), où il a été enseignant dans une école rurale pendant 24 ans, M. Castillo est «le premier président pauvre du Pérou», a estimé auprès de l’AFP l’analyste Hugo Otero.

Racines provinciales

Ce père de trois enfants est catholique et sa femme est évangélique. Dans la cour d’entrée de leur maison dans le hameau de Chugur, trône une icône de Jésus-Christ entouré de moutons avec la citation en anglais: «Dieu est mon berger». Pedro Castillo a l’habitude de citer des passages de la Bible pour justifier son rejet de l’avortement, du mariage ­homosexuel et de l’euthanasie.
A côté de sa maison en briques à deux étages, il possède une ferme d’un hectare où il cultive du maïs, des patates douces et des légumes et élève des poulets et des vaches. Il a été élevé dans le hameau voisin de Puña, où il travaillait aux champs avec ses parents. Enfant, il devait marcher plusieurs kilomètres pour se rendre à l’école.

Son programme repose sur le renforcement des secteurs de la santé, de l’éducation et de l’agriculture

Durant toute la campagne présidentielle, il a souligné ses racines provinciales, portant en toutes circonstances le chapeau blanc traditionnel du nord du pays ou revêtant un poncho. Il est souvent arrivé à ses meetings à cheval. Il a annoncé pendant la campagne qu’en cas de victoire, il renoncerait à son salaire présidentiel et continuerait à vivre avec son salaire de l’éducation nationale.

«Plus de pauvres dans un pays riche»

Battant campagne avec comme symbole un crayon à papier géant pour rappeler son passé d’instituteur et l’importance qu’il veut accorder à l’éducation, il a su avec des messages simples canaliser le sentiment d’indignation de millions de Péruviens, en particulier dans les zones rurales.
Son programme de gauche radicale repose sur le renforcement des secteurs de la santé, de l’éducation et de l’agriculture dans le but, dit-il, d’améliorer le sort des Péruviens les plus démunis confrontés à une récession due à la pandémie, ainsi qu’à une hausse du chômage et de la pauvreté. «Plus de pauvres dans un pays riche», n’a-t-il eu de cesse de répéter pendant la campagne.

«Pas des rustines»

M. Castillo est également en faveur d’une reprise du contrôle par l’Etat des richesses énergétiques et minérales du pays, telles le gaz, le lithium, le cuivre et l’or, aujourd’hui sous le contrôle de multinationales. «Nous allons respecter la propriété privée», a-t-il toutefois insisté face aux critiques qui l’ont accusé de vouloir mettre en place «un socialisme bolivarien» comme au Venezuela.

Il a promis un million d’emplois en un an, des investissements publics pour réactiver l’économie par le biais de projets d’infrastructures et de marchés publics auprès des petites entreprises. Il entend «freiner les importations qui affectent l’industrie nationale et la pa­ysannerie».

«Nous prévoyons des changements, pas des rustines ou des réformes comme d’autres candidats de gauche», avait déclaré M. Castillo pendant la campagne du premier tour, dont il était sorti premier à la surprise générale. Il a encore promis de convoquer une Assemblée constituante pour rédiger une nouvelle Constitution, accusant l’actuelle de trop favoriser l’économie de marché.

Après sa défaite, Keiko Fujimori voit son futur s’assombrir

Battue de quelques dizaines de milliers de voix au second tour de la présidentielle péruvienne, Keiko Fujimori, poursuivie pour corruption et blanchiment, voit se dérober son espoir d’immunité présidentielle. Le spectre de la prison se rapproche. Mme Fujimori, 46 ans, est accusée de corruption dans une affaire de pots-de-vin présumés reçus de la société de BTP brésilienne Odebrecht pour ses campagnes électorales de 2011 et 2016, où elle avait déjà échoué à se faire élire au second tour.

Début mars, trente années de réclusion ont été requises contre la dirigeante de Fuerza popular. Le parti avait été créé par son père, l’ex-président Alberto Fujimori (1990-2000), 82 ans, qui purge une peine de 25 ans de prison pour corruption et crimes contre l’humanité. La date du procès de l’ancienne candidate, qui a déjà passé 16 mois en détention provisoire, devrait être connu dans les semaines qui viennent, ont fait savoir des sources judiciaires.
Outre Keiko Fujimori, son mari, de nationalité américaine, Mark Vito Villanella, est également soupçonné dans cette affaire où le géant brésilien du BTP a reconnu avoir versé des pots-de-vin à des dizaines de dirigeants latino-américains. Vingt-deux ans de prison ont été requis contre lui.

Le bureau du procureur avait notamment obtenu fin 2019 l’aveu d’un ancien cadre d’Odebrecht, Luiz Eduardo da Rocha Soares, portant sur un dessous-de-table d’un million de dollars pour payer la campagne de Fuerza popular en 2011. Au terme de 28 mois d’enquête, 41 autres personnes ont été inculpées pour des délits présumés de «crime organisé, blanchiment d’argent, entrave à la justice, fausse déclaration». Le bureau du procureur a également demandé la dissolution de Fuerza popular qui a remporté début avril 24 sièges sur 130 au Parlement qui entrera en fonction le 28 juillet.
Si Keiko Fujimori est condamnée, le fujimorisme, ce mélange de populisme autoritaire, de conservatisme sociétal et de libéralisme économique, risque gros alors que l’extrême droite a fait son entrée au Parlement comme troisième force politique du pays. Avec la défaite à la présidentielle, «je crains que le fujimorisme ne se délite», souligne l’analyste politique Augusto Alvarez, chroniqueur au quotidien La República. Luis Jaime Cisneros. AFP

Luis Jaime Cisneros

ATS AFP

A propos de l'auteur

Facebook