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Les démocraties en soins intensifs

Les démocraties en soins intensifs

Ma plantation de mots est en manque d’éclats de lune rieurs.

Parfois je me demande mais sur quoi écrire qui ne fut déjà écrit à des milliers d’exemplaires et surtout avec son contraire aussi intelligible que la démonstration première. Tout l’art politique se révèle alors, on applaudit l’un, puis l’autre qui dit pourtant l’inverse. On applaudit des mots et celui qui les prononce le mieux emporte souvent la mise.

Nous sommes rentrés dans l’ère du vote contre et non plus pour et comme il est plus propice dans nos sociétés hyper-médiatisées de faire entendre la critique et peu le compliment, le discours politique s’efface derrière le buzz.

Les grands courants politiques rongés jusqu’à l’os nous laissent des squelettes que se disputent les extrêmes des deux bords qui se drapent en sauveurs de ce qu’ils ont eux-mêmes déchiquetés. Dans ce monde ou la brutalité des rapports l’emporte sur le raisonnable et le consensus parfois âprement discuté, nous nous laissons glisser dans cette dérive mortifère où les appels à une dictature civilisée, qu’elle soit de droite ou de gauche, nous apparaitrait presqu’effectivement salutaire. 

Or une dictature qu’elle soit nationale ou qu’elle soit socialiste aboutit toujours à une dictature nationale socialiste. Parce qu’inévitablement les extrêmes se rejoignent un jour dans une même haine du consensus démocratique. Il est vrai que parfois la démocratie aime à se tirer une balle dans le pied. C’est un peu sa marque de fabrique ou plutôt sa faiblesse atavique. Laisser faire ce qui fait généralement hurler la droite puis subitement serrer la vis ce qui naturellement fait hurler la gauche.

D’où une alternance pleine de mots et peu d’actes. Peu d’actes car l’alternance suivante passera déjà la moitié de son temps à détricoter les actes précédents puis prendra quelques décisions qui à leur tour… Du surplace qu’il faut meubler, de mots évidemment, ce qui entraine une démocratie s’effondrant sur elle-même. Alors les extrêmes prospèrent sur ce champ lexical immobile.

Il est vrai que fut un temps où nos démocraties se relevèrent de champs de bataille, toutes balafrées, recousues de partout mais elles revinrent des pires enfers où des forces obscures voulaient les enfermer à jamais. Abimées, cul-de-jatteés, boueuses au fond des tranchés, gazées et brûlées, fusillées à l’aube, goulaguées, nos vieilles dames furent violentées et violées mais elles se relevèrent, en haillons et guenilles, chancelantes mais dignes, toujours.

Prêtes à servir tous les peuples, nos démocraties furent et sont encore dans de nombreux pays une armée en déroute. Et si elles sont tapies dans le coeur de beaucoup de femmes et d’hommes, leur nid est discret, car elles ne portent pas de gilets pare-balles.

Pourtant si l’ennemi est connu, le mal être des démocraties se trouvent en leur sein. Une espèce d’habitude de les avoir à nos côtés faits qu’on les néglige, les pensant maintenant indéracinables, cette vieille pensée magique qui nous enseigne que l’humain retiendrait toujours les leçons de l’histoire.

Or la seule leçon retenue des siècles écoulés est qu’il faut toujours être mieux armé que son ennemi, certes, mais aussi et surtout que son ami. Pourtant toutes les armes du monde ne peuvent rien contre ceux qui s’épanouissent à l’intérieur de la démocratie et savent utiliser son espace de droit et de libertés pour la miner pierre après pierre, pour son bien, déclarent-ils.

Et nous retrouvons nos extrêmes à droite, qui faillirent gagner leur combat des années 30 et 40, il s’en est fallu de peu et des dizaines de millions de morts pour retrouver des démocraties. Habillée d’un costume tout neuf d’avocat du peuple, l’extrême droite sait maintenant capter le vote populaire en collant au terrain, bien sûr, souvent au ras des pâquerettes mais ça (re)marche.

Tandis que la gauche communiste, dont le règne gris et mortifère mit plus de temps mais autant de morts pour s’écrouler comme une pomme pourrie, libéra son gauchisme qui de maladie infantile se prend maintenant pour un jeune homme de bonne famille démocrate mais souvent dévoyé et totalement coupé de sa base populaire. Et il s’amuse notre gauchiste, allume des feux, cherche à diviser la société, se prend pour l’alpha et l’oméga de la politique moderne.

Entre les deux se trouve un ventre mouvant comme sable, une droite sans tête ni ossature, une gauche décérébrée et peu consistante qui en alternance ramollissent dans différents pays la démocratie et la rendent vulnérable.

La démocratie devenue molle a peur de son ombre, peur de prendre des décisions et feint d’être débordée par un fourre-tout de petites dictatures individuelles mais si puissamment relayées, qu’elle accepte tout et son contraire. Elle perd ainsi son côté universaliste, ouvert, pluriel, ne se souciant plus des aspirations de la majorité de son peuple en lui imposant un tas de dogmes et de résolutions bien éloignés de ses préoccupations quotidiennes.

Seule une démocratie décomplexée, sûre de son modèle politique, comme la Suisse, par exemple, n’a pas peur de soumettre de grandes décisions nationales comme de petites communales aux référendums populaires parce que le peuple souverain peut facilement faire recours. D’autres démocraties et c’est là tout le paradoxe ironique de la chose, se méfient tellement de leurs peuples qu’elles n’utilisent que très rarement le référendum populaire et les conditions à réunir sont si contraignantes pour que le peuple impose un référendum que cela en devient impossible.

Ainsi les démocraties se bâillonnent elles-mêmes et s’accaparent tous les pouvoirs mais de façon soft, cool, décontractées, tout en étant implacables notamment pour les plus faibles, les exclus, les ombres invisibles qui font tourner le moteur en fond de cale. Rares, pour ne pas dire inexistantes, étaient les démocraties qui ne s’agenouillaient pas devant les puissants et maintenant devant les réseaux sociaux qui, de fait, ont pris le pouvoir.

Donc, la démocratie ne se trouve qu’en position défensive, militairement évidemment mais diplomatiquement également. Elle se contente uniquement de donner des bons ou des mauvais points comme une vieille maitresse d’école dépassée par les évènements et dont les élèves s’ils la respectent rient derrière son dos.

La déliquescence des partis politiques et des personnes qui dirigent les pays démocratiques ont fragilisé la démocratie, désormais à la merci, non des extrêmes, cela ne saurait tarder, mais d’un conquistador venu de nulle part et pourfendant le vide des programmes politiques de droite ou de gauche. Le peuple se détournant de responsables politiques qui ne servent plus la démocratie mais se servent d’elle pour leur propre petit dessein qu’ils confondent souvent avec un grand destin.

L’homme providentiel ne l’est jamais. Il est opportuniste et bancal car ses jambes ne savent se coordonner pour le faire avancer alors il pratique l’alternance tout seul avec lui-même, le temps de son mandat et il suit le vent au lieu d’indiquer une route claire. C’est ce qu’on remarque avec le Président Macron en France.

Pourtant si le pire peut toujours arriver, le vote populaire éloigne les extrêmes, sentant confusément que certains chemins ne sont pas fréquentables. Même si son bon sens lui fait comprendre que des décisions pas faciles à admettre sont à prévoir à court terme, question de survie, le peuple n’entend pas être bousculé plus que de raison.

Certains oiseaux de mauvais augure l’ont parfaitement compris et font intervenir un pouvoir qui pourrait tout supplanter.

Et s’il s’avère que les réseaux sociaux dictent souvent les nouvelles tendances politico-n’importe quoi, il est donc un pouvoir qui compte les points, tranche de façon souveraine sans être élu, est intouchable, national et international, qui petit à petit s’est hissé au-dessus de tout, le pouvoir des juges.

Le juge est devenu maintenant le roi du monde et parvient même à trancher le lien entre la représentation populaire et les décisions prises en son nom. Et chaque politique de trembler devant lui.

Pas sûr que les démocraties qui l’ont élevé à ce niveau de nouveau dieu ne se relèvent cette fois de telles morsures.

A propos de l'auteur

Jean-Yves le Garrec

Journaliste et chroniqueur.

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