Patrick Mohr est un artiste éclectique ; il enseigne le théâtre, adapte et met en scène des pièces d’auteurs classiques et contemporains, il joue, il dirige etc. Il a aussi l’art de pouvoir interpréter la réalité d’autres peuples et de les partager avec nous, nous aidant ainsi à comprendre que la diversité des langues ou des couleurs de peau, ne nous différencient en rien des autres humains.

« Les Larmes des Hommes, mise en scène par le théâtre Spirale, duquel il est fondateur, fait partie des spectacles qui seront à l’affiche au théâtre de la Parfumerie, du 04 au 23 mars 2014, dans le cadre du Cabaret Latino qui aura lieu du 07 au 22 mars 2014 à Genève.

Basée sur Le Fil des Missangas, du mozambicain d’origine portugaise, cette pièce de Mia Couto, nous plonge dans le cœur et la pensée de plusieurs femmes vivant, ou plutôt existant au bord d’une crise de nerfs. C’est comme entendre la Molly Bloom de Joyce qui, dans son monologue, se vide de sa souffrance. Dans la pièce de Patrick, la réalité est tellement dure, qu’elle se travestie et ce sont des femmes déguisées en hommes, qui s’expriment comme pour se moquer de l’oppression qu’elles vivent au quotidien.

Pour savoir davantage, l’Hebdolatino a interviewé le metteur en scène :

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HL. : Patrick Mohr, pourquoi cette pièce et pourquoi Mia Couto ?

Mia Couto-400P.M. : Le rapport avec Mia Couto est une histoire d’amour de longue date. Lors de mon voyage en Afrique du Sud, j’ai rencontré quelqu’un qui m’a suggéré de lire « Les baleines de Quissico » de cet écrivain et je suis tombé complètement amoureux de la force de son écriture, qui est vraie, puissante, réaliste et onirique, tout ce dont on a besoin au théâtre.

Il faut signaler que ce n’est pas la première fois que j’adapte et mets en scène une pièce basée sur Couto. J’ai également mis en 2005 et 2009 respectivement ; « La femme en moi » ainsi que « Chaque homme est une race », qui ont eu un très bon accueil tant en suisse qu’à l’étranger.

Par rapport à la pièce, c’est suite à un voyage que j’ai effectué à Cuba, pays qui m’a fortement surpris pour son ouverture à la culture (théâtre et musique) et la gratuité pour un large public, que j’ai eu l’idée de pouvoir mélanger ces deux genres. Cette expérience s’est cristallisée dans la pièce « Les larmes des hommes », qui a été mise en scène en 2013 à Cuba.

HL. : Par rapport au titre de la pièce, en espagnol elle s’appelle « los Machos llorones » qui a une connotation péjorative, tandis qu’en français « Les larmes des hommes » résonne davantage poétique, alors pourquoi cette différence ?

P.M.: C’est une question de traduction, c’est pour cela que l’on dit « traduire c’est trahir ». En français si l’on traduit littéralement on dirait « Les mâles larmoyants », et cela n’a plus le même sens, tandis qu’en espagnol cela résonne plus drôle et reste aussi plus proche du titre de l’auteur.

HL. : Avec la traduction, est-ce que le sens ne se perd pas ?

P.M.: Pas du tout. Le récit traite d’un groupe d’hommes du peuple, qui se retrouvent dans un bar pour se raconter des blagues et Patrick Mohr-400des histoires grivoises. Ces rencontres changent le jour où l’un d’entre eux décide de raconter une histoire triste, ce qui contamine les autres à faire pareil. Ils se mettent tous à pleurer. Avec le temps, ils finissent par se rendre compte que pleurer ensemble fait du bien. Ceci les ouvre vers une nouvelle humanité.

H.L. : Que penses-tu d’un homme qui pleure ?

P.M.: J’ai eu un père qui n’a jamais pleuré. Il m’a dit que souvent il aurait voulu le faire mais descendant d’une famille germanique, pleurer ce n’était pas acceptable. Avec le temps, il a senti que le fait de ne pas pouvoir pleurer était presque comme un handicap. En ce qui me concerne, la vie m’a appris qu’il n’a pas honte à pleurer que c’était libérateur. Il y a toujours diverses raisons pour lesquelles on peut pleurer, même quand on est heureux.

H.L. : Quelle place ont les femmes dans ta vie ? As-tu appris quelque chose d’elles ?

P.M.: Avant d’avoir des rapports proches avec les femmes, j’avais de la peine à exprimer mes sentiments. Elles m’ont appris à accepter une partie de moi, que tout seul, je n’aurais pas réussi. Je refoulais la souffrance et je n’arrivais pas à communiquer et les femmes m’ont aidé à le faire. Je pense qu’elles sont des meilleures communicatrices que nous les hommes et plus habiles et plus souples pour régler des conflits avec la parole que nous le sommes.

Patrick Mohr - cours de théâtre collège de Saussure-400H.L: Après avoir voyagé un peu partout dans le monde, as-tu quelque chose à reprocher à Genève ?

P.M.: Les voyages m’ont, avant tout permis de découvrir le théâtre, qui auparavant, ne me plaisait pas. Cet art vivant m’a permis de réinventer mon langage afin de pouvoir être compris dans chaque endroit où je présente mon travail.

A mon retour, j’ai redécouvert toutes les choses positives qu’offre mon pays ; la couleur verte du printemps, la propreté de la ville, même si ce n’est pas comme dans le passé. Cependant, le fait de voir que le théâtre est seulement accessible à une partie de la population, cela me parait incompréhensible. Pour le rendre accessible il faut l’emmener directement chez les gens, par exemple aux maisons de retraites ou les écoles.

Des reproches ? Bien qu’en Suisse nous ayons un peu tendance à nous plaindre pour tout, il y beaucoup de choses pour lesquelles nous devrions être contents. Pour vous donner un exemple, en 1994 j’ai appris que le budget de ma compagnie était équivalent au budget national de la culture du Burkina Faso, dont, à l’époque, la population était de 10 millions d’habitants. Apprendre cela m’avait vraiment scandalisé.

Une chose qui me surprend est de savoir que les personnes âgées sont mieux intégrées dans des pays dont les moyens économiques sont modestes, que dans le nôtre, où la société a plutôt tendance à exclure le troisième âge.

H.L.: H.L. : Dans plusieurs pièces de théâtre, tu parles de migrants sans papiers et des marginaux, (toxicomanes) pourquoi ?

P.M.: Ici en Suisse, dans mon entourage, je me suis rendu compte du drame humain que vivent beaucoup des personnes. J’ai eu un ami toxicomane qui est décédé d’une overdose et j’ai voulu comprendre cette réalité-là. Pour ce qui concerne « les sans-papiers », j’ai eu une femme de ménage bolivienne qui gardait mes enfants. Savoir qu’elle a dû laisser les siens au pays, pour s’occuper des miens, afin de leur garantir nourriture et éducation, c’est quelque chose qui me touche tout particulièrement. Il faut croire que je possède une fibre sociale qui me pousse à traiter ce gendre de sujets.

H.L. : Concernant la Suisse et lors d’une conférence à Genève, l’écrivain Tahar Ben Jelloun, , a dit que ce pays avait créé des conditions comme pour « éviter » la souffrance et de ce fait, il n’y avait pas beaucoup d’artistes. Penses-tu que la souffrance est indissociable de la créativité ?

P.M.: J’espère que non (rires). En réalité, on remarque plus de créativité là où il y a des obstacles. En Afrique du Sud, lors de l’apartheid, toutes les forces (qu’elles soient musicales ou théâtrales) se réunissaient contre un ennemi commun, comme en Espagne en temps de la dictature franquiste. Dans les pays où il n’existe pas ce type d’oppressions, il est plus difficile de pouvoir mobiliser ses forces. Je ne suis pas d’accord avec T.B.J. car malgré le confort existant dans notre pays, il est cependant possible de créer. Il est vrai que c’est plus complexe car le statut de l’artiste dans nos sociétés est moins clair et plus formalisé par rapport à d’autres qui ont besoin de s’exprimer de manière plus spontanée.

Martin Montiel

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Extrait du conte Les Mâles larmoyants – Le fil des Missangas de Mia Couto.

Pleurer c’est ouvrir son cœur.
Les pleurs sont la concrétisation de deux voyages :
De la larme vers la lumière et de l’homme vers une plus grande humanité.
Finalement, ne vient-on pas à la lumière en pleurs ?
Les pleurs ne sont-ils pas notre première voix ?

http://vimeo.com/85909259