La Suisse se referme-t-elle ou se ratatine-t-elle pour se faire toute petite afin de se faire oublier ? Non, mais elle est l’œil du cyclone immobile mais dévastateur qu’est l’Europe.

La presse qualifie souvent les questions de plus en plus pressantes sur l’émigration, de réflexe de peur. Les Suisses seraient-ils peureux ? Ce serait vite oublier que les Suisses étaient au temps des guerres royales les mercenaires les plus recherchés, les plus redoutés.

En France, il y a une date historique connue par tous les écoliers, 1515 Marignan en Italie. Bien sûr, on vous répondra, François 1. Mais contre qui ? Et là, personne ne sait, mais c’était contre quelques milliers de mercenaires suisses. Dans mon Panthéon des écrivains, Blaise Cendrars, occupe la meilleure place. Se souvient-on qu’il s’est engagé volontaire pour la guerre de 14-18, dans un régiment ouvert aux étrangers. Et qu’il y laissa sa main. Sa main d’écriture et de poésie.

Non, ce n’est pas la peur qui incite les gens, c’est un malaise diffus. Le manque de certitudes, l’avenir qui n’apparaît plus aussi nettement. Et puis aider quelques personnes, oui. Que cela devienne une habitude quotidienne, une présence à chaque coin de rue, et cela devient inacceptable. Pour ceux qui tendent la main, c’est un style de vie, pour ceux qui sont démarchés, cela devient une oppression, puis un refus puis un rejet. Les temps se sont durcis, tendus.

La classe moyenne, ce fer de lance de toute démocratie, se rétracte, s’appauvrit lentement mais sûrement. Il fut un temps, où il était possible de partir en vacances et de mettre de l’argent de côté, puis vint le temps de faire l’un ou l’autre et maintenant et de plus en plus, ni l’un, ni l’autre.

Alors, oui, la bonté s’effrite, la générosité se fait plus rare mais le cœur y est toujours. Et surtout le courage. Alors faire passer les Suisses pour des peureux ou des xénophobes, non. C’est trop commode d’escamoter le débat de l’émigration sur ces deux postulats, la peur et le rejet.

La Suisses est le pays des vaches mais les Suisses ne sont pas des vaches à traire en les faisant culpabiliser. Il est vrai qu’il est rare de se réjouir de celui qui réussit, on préfère lui savonner la planche, on guette sa chute, et quand ce sont des pays « amis » qui passent le savon, le sourire en coin et le couteau dans le dos, c’est intolérable. La délation est récompensée, balancer son voisin de bureau, un acte héroïque.

Le dur labeur devient la risée et le soupçon la réalité des journaux. Le Suisse qui est un exemple de discrétion, de modestie, de ponctualité, de travailleur sans compter, de respect envers l’autre, l’Europe en fait un épouvantail. Alors, c’est vrai qu’il y a une demande de maitriser les flux migratoires, de mettre un quota aux réfugiés économiques. De maîtriser les flux migratoires des pauvres exploités par de puissantes mafias, ou ceux qui ne sont qu’une main dans la poche, l’autre main tendue vers le passant.

Alors, c’est vrai que d’habiles politiciens, surfent sur cette vague déboussolée de la classe moyenne. À qui ils ne promettent maintenant que du sang et des larmes, si les frontières restent ouvertes à tous vents. Alors, les Suisses tous des salops de privilégiés ? Des égoïstes sans scrupules ? Des riches qu’on peut spolier ou voler ? Des arnaqueurs à qui on doit faire rendre gorge ? Des rigolos qui font des yoddels, vivant au fond des montagnes aves leurs vaches à cloches ?

Non, les Suisses se posent de bonnes questions et y répondent souvent de façon intelligente et parfois même en avance sur les autres. Or, avoir raison avant les autres c’est avoir tort, suivant le proverbe. Et c’est tellement vrai, que deux seuls pays ont présenté à la conférence sur le climat à Lima, une initiative, appelée Nansen, la Suisse et la Norvège. Cette initiative pose les bases et la problématique des futurs réfugiés climatiques, qui seront des millions. Et qu’il faudra bien accueillir dès 2050 si rien n’est fait. Alors, la Suisse est-elle toujours tournée vers son nombril et son passé ?

Jean -Yves Le Garrec