L’abolition de la redevance radio-TV conduirait à ne plus produire que des émissions rentables, a mis en garde lundi Doris Leuthard.

En cas de «oui» le 4 mars, la SSR ne pourrait plus financer des programmes pour la Suisse romande avec l’argent d’outre-Sarine, affirme Doris Leuthard.

Le 4 mars, il en va de l’existence de la SSR et de nombreuses radio et télévisions locales.

Quelque 6000 emplois sont directement concernés. Une acceptation de l’initiative dite «No Billag» impliquerait une transition radicale vers un paysage médiatique uniquement commercial, a souligné le ministre de la communication devant la presse.

Liquider la SSR

Le Conseil fédéral a désormais officiellement lancé sa campagne en vue de la votation populaire.

Alors que le thème est déjà très présent dans les médias, Doris Leuthard ne souhaitait plus rester passive. Selon elle, il n’y aurait d’autre plan B en cas de «oui» que de liquider la SSR.

Le 1er janvier 2019, faute de loi, le gouvernement devrait appliquer l’initiative via une ordonnance, qui équivaudrait à préparer la faillite du diffuseur national de service public. «Je ne peux pas m’imaginer le Conseil fédéral adopter une ordonnance qui permette de prélever la redevance pendant encore quatre ans».

Pas d’alternative

La ministre de la communication ne croit pas non plus aux modèles alternatifs avancés par les initiants. Il serait irréaliste de voir les cantons financer le service public. Ils n’en ont pas la compétence légale, et pas forcément les moyens financiers.

La télévision, voire la radio, payante n’est pas une option non plus. Les programmes doivent être rentables, ou deviennent à défaut rapidement très chers. Et Doris Leuthard de se demander qui pourra se permettre de débourser plus que les 365 francs par an que coûtera la redevance dès 2019.

Première européenne

Si l’initiative «No Billag» devait l’emporter, la Suisse serait le premier pays européen à abolir le mandat de service public pour la radio et la télévision. De tels programmes coûtent de l’argent, car il y a des frais fixes élevés.

Dans un petit pays comme la Suisse avec ses quatre langues, il n’est pas possible de les financer uniquement avec la publicité et le sponsoring. La redevance permet d’y contribuer. La plus grande part (1,24 milliard de francs) va à la SSR. Le reste (61 millions) est réparti entre 21 radios locales et 13 télévisions régionales.

Seul Zurich serait servi

Une offre purement commerciale ne serait concevable que dans la région zurichoise. Plus un bassin d’audience est petit, plus il est irréaliste d’imaginer un financement exclusivement par le marché. Déjà actuellement, il n’est pas possible sans les compensations au sein de la SSR d’assurer une offre adéquate pour la Suisse romande.

Avec «No Billag», le mandat du diffuseur national d’assurer une offre variée et équivalente dans toutes les langues officielles disparaîtrait. La diversité médiatique dans un pays pratiquant la démocratie directe serait remise en cause.

Et Doris Leuthard de rappeler que pour recevoir l’argent de la redevance, il faut répondre à certaines obligations et contribuer au développement culturel, à la formation de l’opinion et au divertissement en tenant compte des particularités de pays.

Offre massivement réduite

Avec un système purement commercial, beaucoup de programmes ne pourraient plus être diffusés ou alors dans une qualité moindre. L’offre serait massivement réduite. De nombreuses émissions disparaîtraient, en particulier celles portant sur des importants thèmes politiques et sociétaux. Le sport ne serait pas épargné.

La publicité et le sponsoring ne pourraient pas permettre de couvrir les Championnats du monde de ski de St-Moritz, une offre actuellement assurée à hauteur de 91% par la redevance. Les sous-titrages pour les malentendants et le recours à la langue des signes risquent de disparaître faute de moyens.

No Billag met aussi en jeu les contributions de la SSR à la culture: soutien à la réalisation de films ayant une thématique suisse ou diffusion de musique helvétique sur les ondes de la radio.

Indépendance en jeu

En cas de «oui», l’influence des investisseurs privés et des groupes étrangers serait renforcée.

Des intérêts politiques pourraient nuire à l’indépendance des médias. Le marché de la publicité serait à la merci de l’étranger faute de diffuseur suisse ayant une audience suffisante.

Le rejet de «No Billag» ne signifie pas pour autant que le Conseil fédéral reste les bras croisés face aux critiques concernant la SSR. Une nouvelle concession sera bientôt mise en consultation.

Le diffuseur national devra par exemple davantage se distinguer de l’offre commerciale. Dès 2019, il ne recevra plus que 1,2 milliard par an issu de la redevance.

TV et radios privées main dans la main avec la SSR

Sur les près de 1,369 milliard de francs prélevés en 2016 par Billag, la SSR a bénéficié de plus de 90 pour cent.

Au total, 63 chaînes publiques et privées sont soutenues par la redevance en Suisse.

La SSR n’est pas seule à se dire menacée par l’initiative «No Billag». Bien qu’elles dépendent moins de la redevance que leur grande soeur, les télévisions et radios privées craignent pour leur existence même, en cas de oui le 4 mars.

La SSR se taille la part du lion de la redevance. Sur les près de 1,369 milliard de francs prélevés en 2016 par Billag, la SSR a bénéficié de plus de 90%. Les radios et télévisions privées en ont, elles, touché à peine 4,5%, selon les chiffres publiés par l’Office fédéral de la communication (OFCOM). A raison d’un peu plus d’un tiers pour les premières et un peu moins de deux tiers pour les secondes.

Au total, 63 chaînes publiques et privées sont soutenues par la redevance en Suisse. Celle-ci s’adresse à d’autres bénéficiaires, mais dans des proportions moindres. Ainsi Billag elle-même en conserve 4% en guise de rémunération de son travail.

D’un à trois quarts du budget

Très visible, la campagne de la SSR contre l’initiative «No Billag» a déjà montré que la Société suisse de radiodiffusion couvre 77,2% de son budget (chiffres 2015) grâce à la redevance. Cette part baisse entre 25 et 50% pour les radios, respectivement entre 50 et 70% pour les télévisions régionales, a indiqué Philippe Zahno, président de l?Union des Radios Régionales Romandes (RRR) et de la Communauté radiophonique romande (RRR RTS).

Par exemple la télévision valaisanne bilingue Canal 9 bénéficie de près de 4 millions de francs de la redevance, sur un budget de quelque 7,5 millions de francs. Un peu plus d’un demi-million provient du soutien du public et des communes. Le reste de la publicité et du sponsoring.

Désert audiovisuel

C’est déjà bien suffisant pour mettre en danger la survie de ces médias, selon M.Zahno, qui est aussi secrétaire général de l’Association contre la disparition des radios et TV. Ce dernier craint surtout pour les régions périphériques, bilingues et de montagne, menacées de devenir «un véritable désert audiovisuel».

La part de redevance sert en effet à compenser la faiblesse économique des régions concernées, leur éloignement, leur étendue et leur complexité géographique qui impose de nombreux émetteurs. Par exemple à Genève, une radio peut émettre avec une antenne sur le Salève. Or il en faut une cinquantaine pour les radios de l?arc jurassien, illustre M.Zahno.

En cas de oui le 4 mars, toutes les TV régionales disparaîtront, sauf Tele Züri qui fonctionne sans redevance grâce à la puissance économique de la région, déclare Philippe Zahno. En Suisse romande, No Billag menace 19 chaînes (2 TV RTS, 4 radios RTS, 5 TV privées et 8 radios privées). La situation est comparable pour toutes les chaînes au Tessin et dans les Grisons, d’après lui.

Emplois perdus

Le directeur de la RTS Pascal Crittin souligne pour sa part les conséquences sur l’emploi d’une éventuelle suppression de la redevance. Quelque 1900 emplois équivalents plein temps disparaîtraient à la RTS et dans les TV et radios régionales romandes, déclare-t-il dans une interview parue dans divers médias.

Près de 2000 autres emplois en Suisse romande seraient aussi touchés dans la sous-traitance parmi les partenaires ou les fournisseurs de la RTS, ajoute son directeur qui se base sur une étude de Bak Basel selon laquelle un franc de redevance engendre un autre franc de richesse.
«Anti-suisse»

Toutes sortes d’activités sont d’ailleurs touchées par l’initiative. Si elle se surnomme «No Billag», elle ne vise pas que le financement par la redevance, relève Philippe Zahno. Tout financement public sera supprimé, ce qui vaut aussi pour la participation à la formation ou au développement technologique. C’est par exemple le cas actuellement pour 80% du réseau de diffusion numérique.
Et le président de RRR d’affirmer que «No Billag» est une initiative anti-suisse. Ne subsisteraient qu’une TV privée à Zurich et des radios à Genève, Lausanne, Berne, Zurich, Lucerne, Bâle et Saint-Gall.

nxp/ats