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«On vit un cauchemar»

«On vit un cauchemar»

La répression a été particulièrement violente à Cali, dans l’ouest du pays .

Colombie

Des agents qui tirent à vue sur les piquets de grève, qui tabassent des personnes à terre, incendient des maisons ou matraquent à moto, l’armée qui prend position dans les villes et les campagnes du pays, la grève générale entamée il y a une semaine en Colombie a pris une tournure des plus violentes. Malgré le retrait ce week-end du projet de réforme fiscale à l’origine de la mobilisation et la démission du ministre de l’Economie, le mouvement de contestation s’approfondit, alors que le président, Ivan Duque, s’efface de plus en plus derrière le chef des Armées, Eduardo Zapateiro. Selon les sources, entre dix-huit et trente personnes auraient été tuées par les forces de sécurité. On compterait également un millier de blessé·es et une centaine de disparu·es.

Signe de l’intensité de la répression, les envoyé·es de l’ONU en Colombie rapportent des menaces de la part des forces de l’ordre. Dans un premier temps, la mission avait même affirmé avoir essuyé «des tirs», ce que l’ONU a ensuite démenti. Quoi qu’il en soit, le Haut-Commissariat aux droits humains a condamné hier un «usage excessif de la force». «Nous sommes profondément alarmés par les événements dans la ville de Cali en Colombie, où la police a ouvert le feu sur des manifestants, tuant et blessant un certain nombre de personnes selon des informations disponibles», a déclaré Marta Hurtado. La porte-parole onusienne a également appelé les manifestant·es au calme, à la veille de nouvelles actions de protestation.

Or la répression, bien loin d’éteindre l’incendie, semble l’avoir encore propagé. Si la gauche officielle a proclamé sa victoire dès le retrait du projet de loi fiscale, «le peuple est déterminé à poursuivre la lutte», avertit Luis Alfonso Mena. Pour cet historien et journaliste indépendant de Cali, «la rue ne lâchera rien tant que les responsables des violences ne seront pas tombés, Ivan Duque le premier, et que la loi sanitaire antisociale n’aura pas été retirée».

Puissante mobilisation

Carla*, une militante associative habitant près de Cali, se montre extrêmement inquiète face au choix du pouvoir de militariser le conflit. Ainsi une loi offrant à chaque maire de pouvoir recourir à l’armée est sur la table. «Mais on a déjà la sensation que c’est le général Zapateiro qui dirige le pays. Pourtant le maintien de l’ordre n’est pas de sa compétence, c’est contraire au droit international.»

«Le peuple est déterminé à poursuivre la lutte» Luis Alfonso Mena

Selon M. Mena, la «sauvagerie» de la répression répond à la puissance d’un mouvement populaire qu’il qualifie d’«historique». «La plupart des villes et des villages sont bloqués, les usines sont arrêtées, le port de Buenaventura, si important pour l’oligarchie, ne fonctionne plus», détaille M. Mena. Selon des estimations syndicales, la moitié des municipalités du pays et quelque 7 millions de Colombien·nes ont participé à la première journée d’action du 28 avril.

Le journaliste n’est pas surpris et pointe la forte implication des jeunes des quartiers populaires. «Le gouvernement nous a confinés mais les pauvres, s’ils ne sortent pas, ils ne mangent pas», relève Luis Alfonso Mena. Rien d’étonnant que l’autre grande revendication du Comité national de grève soit désormais l’instauration d’un revenu minimum.

C’est à Siloé, sur la colline surplombant Cali, où s’entassent dans le dénuement des milliers de réfugié·es de la guerre, que les affrontements et la répression ont été les plus forts. «Des tirs dans la nuit, des policiers qui rentrent de force dans les maisons – il y a eu des gens tués chez eux –, c’est comme dans un cauchemar», décrit une femme habitant dans les environs du «bidonville».

Nombreuses disparitions

A l’appui de ces témoignages, de très nombreuses vidéos circulent sur les réseaux sociaux. «Quand nous sommes rentrés de la manifestation du 28 avril et nous avons vu la répression à Cali notamment, nous avons décidé de poursuivre le mouvement», témoigne Diego*.

Ce Genevois vit à Armenia, ville moyenne du centre du pays, «stratégique», car voisine de l’une des deux seules routes reliant Bogota au sud du pays. Comme souvent ici, le blocage de l’axe routier sert d’objectif aux contestataires, notamment étudiants, fers de lance du mouvement social colombien. Mais – fait rare dans cette ville – dès jeudi, les policiers antiémeutes sont déployés pour empêcher l’action. Des rumeurs de morts circulent. «Ça a été l’étincelle!»

Si aucun décès n’a été officiellement déploré à Armenia, les protestataires sont sans nouvelles de vingt-sept camarades. Au niveau national, quatre-vingt-sept disparitions ont été recensées.

Installé depuis sept ans dans ce département du Quindio, le jeune homme est visiblement ébranlé. «Savoir que, lorsque l’on va manifester pour défendre ses droits, on risque de prendre un balle tirée par l’Etat, c’est une sensation étrange, mais qui nous conforte dans nos convictions. On marche aussi pour tous ceux qui sont déjà partis», souligne Diego. Il dénonce le rôle incendiaire d’Alvaro Uribe, l’ancien président et mentor de l’actuel, qui depuis le début incite la police à user de ses armes. «Sur Tweeter, il appelle désormais les civils à ‘rejoindre’ les forces de l’ordre.» Un message sibyllin aux paramilitaires, analyse-t-il, à l’instar des accusations classiques portées par certains journaux contre les porte-parole du mouvement, qualifiés de «guérilleros» au risque de les transformer en cibles militaires.

«Admiratif» et «solidaire» des Colombien·nes en lutte, le Genevois assure que le mouvement s’élargit encore et «n’est pas près de s’arrêter». Lundi, ce sont les taxis et les camionneurs qui entraient en action. Luis Alfonso Mena abonde et relève de son côté «l’engagement des organisations autochtones». Les mouvements sociaux «n’en peuvent plus: plus de trois cents de leurs militants ont été assassinés sous Duque», rappelle le journaliste indépendant.

Solidarité internationale

Nos deux interlocuteurs partagent toutefois une crainte: que les réseaux sociaux – cruciaux pour s’organiser et contrer la propagande médiatique – ne finissent par être censurés. D’une même voix, ils exhortent la presse et la solidarité internationales à rompre le silence et à mettre la pression sur Bogota. Un message bien reçu à Genève, où une manifestation est annoncée samedi à 13h30, sur la place des Nations. La conseillère nationale d’Ensemble à gauche Stéfanie Prezioso prépare, elle, une interpellation urgente au Conseil fédéral.

*Prénoms fictifs.

Régime de violence

Un policier qui abat à bout portant un jeune qui vient de donner un coup de pied à sa moto. L’image choc, tournée au premier jour de la révolte colombienne, décrit mieux que tout le mépris de la vie du régime colombien. Depuis quelques jours, les réseaux sociaux et les courriels militants se font l’écho de la très violente répression de la grève générale initiée le 28 avril, que les agences internationales et la presse colombienne ont largement ignorée. Tirs à balles réelles sans sommation, tabassages indiscriminés… probablement une trentaine de personnes ont payé de leur vie leur participation à des blocages, des piquets de grève, voire à de simples marches, tandis que près de cent manifestant·es manquent à l’appel. Sans oublier les innombrables blessé·es.

Face à l’immense mobilisation d’une population fatiguée par la crise, le président, Ivan Duque, a choisi la méthode forte, l’intimidation. C’est la marque de son régime. Depuis que ce fidèle d’Alvaro Uribe a pris le pouvoir, pas une semaine ne s’écoule sans que l’on apprenne l’assassinat d’un ou une militant·e social·e – indigène, afrocolombien·ne, syndicaliste, écologiste, paysan·ne. Plus de 600 personnes assassinées depuis août 2018, car elles dérangeaient un intérêt économique quelconque ou un potentat local. Sans oublier les ancien·nes membres des FARC éliminé·es par esprit de vengeance. Des crimes impunis dans l’immense majorité des cas.

Il suffit de suivre le fil Twitter de l’ancien président Alvaro Uribe pour comprendre que les actuels dérapages policiers n’en sont pas. La stratégie de la terreur, menée sous sa présidence avec la complicité de l’armée et des paramilitaires, pour vider les campagnes et isoler la guérilla, peut et doit s’appliquer à tou·tes les contestataires, y compris dans les villes et les barrios.

A voir comment la communauté internationale a laissé tomber le processus de paix colombien, à voir l’impunité dont bénéficie ce criminel contre l’humanité, on n’est guère optimiste quant à la capacité des Etats et de l’ONU à stopper la dérive autoritaire et militariste du gouvernement Duque. On notera néanmoins le message adressé mardi depuis Washington par la Chambre des représentants, qui demande la suspension de l’aide militaire à la Colombie. Un changement de ton que l’on aimerait également entendre du côté du Palais fédéral.

Une manifestation de protestation contre la répression aura lieu samedi à Genève (place des Nations, 13h30)

Benito Perez

https://lecourrier.ch

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