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Pérou: libre-échange ou production locale?

Pérou: libre-échange ou production locale?

Le second tour opposera Keiko Fujimori, fille de l’ex-président Alberto Fujimori, et le leader syndical Pedro Castillo.

Deux projets aux antipodes s’affrontent dimanche au second tour de la présidentielle péruvienne. Analyses du leader paysan Antolín Huáscar, du prêtre Xavier Arbex et du sociologue Ricardo Jiménez.

Pérou

L’enseignant rural et leader syndical Pedro Castillo, 51 ans, vainqueur inattendu en avril du premier tour de la présidentielle péruvienne avec près de 19% des voix, affronte Keiko Fujimori, 46 ans, qui a obtenu 13%. Cette dernière est la fille de l’ancien président Alberto Fujimori, qui purge depuis 2009 une peine de vingt-cinq ans de prison pour de graves violations des droits humains et pour corruption. M. Fujimori est l’un des six anciens présidents – sur un total de neuf – des trente dernières années qui font l’objet d’une enquête ou ont été condamnés pour des crimes graves commis pendant leur mandat.

Au parlement, Pérou libre, le parti de Castillo, a remporté davantage de sièges (37 contre 24) que Force populaire, la formation des Fujimori. Toutefois, le législatif de 130 sièges compte la présence de huit autres partis. Cela rend difficile l’anticipation du comportement de la future assemblée.

Développement national

Dans ce second tour s’affronteront dimanche des visions diamétralement opposées de la politique, des relations internationales et de la participation sociale à la démocratie. «Ce sont deux modèles presque antagonistes», déclare Antolín Huáscar Flores, président de la Confédération nationale agraire (CNA), une organisation paysanne qui fait partie du Comité de coordination latino-américain (CLOC) de Via Campesina, dans un entretien accordée au Courrier.

«Castillo représente la paysannerie et les indigènes de l’intérieur du pays et promet de tenir une Assemblée constituante pour changer la charte de 1993, promulguée par Alberto Fujimori», explique-t-il. En outre, il affirme la nécessité d’une réforme agraire, défend le principe du développement de la production indigène dans les campagnes et rejette la soumission de l’économie nationale aux accords de libre-échange que le Pérou a signés avec d’autres pays ou régions. Il en existe actuellement avec les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Alliance du Pacifique, le Chili, le Canada, Singapour et la Chine, entre autres.

«Pedro Castillo veut contrôler les importations. Les accords de libre-échange font de nous de simples consommateurs de ce qui vient de l’étranger. Il propose de relancer l’activité agricole, d’incorporer de la valeur ajoutée aux produits péruviens, ce qui profiterait aux agriculteurs et aux populations autochtones», souligne M. Huáscar. Le Pérou, avec 1,285 million de kilomètres carrés – trente fois la Suisse – et 32 millions d’habitant·es, est la cinquième économie du continent.

Le candidat des marginalisé·es

Le candidat de Pérou libre représente l’intérieur du pays, oublié et marginalisé. Il est toujours enseignant rural dans sa communauté andine natale de Cajamarca, à plus de 800 kilomètres au nord de la capitale, Lima. Il connaît intimement les besoins et les souffrances des pauvres. Avec son langage simple, il affirme que ces personnes appauvries seront les piliers de son gouvernement, en cas de victoire, explique Antolín Huáscar.

«Castillo représente la paysannerie et les indigènes de l’intérieur du pays» Antolín Huáscar Flores

Tout cela irrite la droite, inquiète les multinationales qui dominent l’économie du pays et désespère les partis traditionnels qui constatent qu’un leader syndical rural, avec une grande capacité à mobiliser les gens – comme cela s’était produit lors des manifestations des enseignant·es en 2017 –, peut devenir le nouveau président. La droite n’accepte pas non plus la vision d’une intégration progressiste de l’Amérique latine au niveau international, ce qui est à l’opposé de la vision internationale de Keiko Fujimori, insiste-t-il.

Pour M. Huáscar, si la candidate de droite l’emporte, il y aura la continuité d’une vision économique, sans aucun accent national. «Elle représente le pouvoir des multinationales et de la dépendance actuelle du Pérou aux impositions extérieures. Cela a conduit le pays à une profonde ségrégation sociale de la majorité du peuple, à une crise institutionnelle permanente et à l’absence totale de crédibilité de la classe politique.»

Corruption endémique

Avec la candidate de Force populaire, la continuité est aussi celle des affaires, puisque la fille de l’ancien dictateur est aussi accusée de délits de corruption, commis pour financer ses précédentes campagnes présidentielles. En mars de cette année, le procureur qui s’occupe de son dossier a demandé une peine de trente ans de prison pour organisation criminelle, blanchiment d’argent, faux et entrave à la justice. Les accusations formelles s’étendent également à son mari, Mark Vito, et à plusieurs de ses proches collaborateurs et collaboratrices. Le procureur général demande que le parti de Keiko Fujimori soit «dissous et liquidé» au cas où elle serait condamnée pour ces crimes.

De fait, Mme Fujimori fait partie de cette classe politique aujourd’hui discréditée depuis les années 1990. Elle a assumé le rôle de première dame pendant le gouvernement de son père (1990-2000) et a été trois fois candidate à la présidence: en 2011, 2016 et actuellement.

Impasse

«Depuis plus de quarante ans que je suis au Pérou, j’ai vécu dix élections. Celle d’aujourd’hui est celle qui m’attriste le plus, parce que je ne vois pas d’options claires qui offriraient un réel espoir», estime de son côté le prêtre suisse Xavier Arbex, installé à Puerto Maldonado, en Amazonie péruvienne.

Selon le religieux, «il s’agit de la confrontation d’une candidate condamnée pour des crimes très importants et, d’autre part, d’un outsider qui subira de fortes pressions de la part des dirigeants de son propre parti et de la gauche radicale. Il lui serait difficile d’avoir une réelle autonomie pour gouverner.»

Si Keiko Fujimori – qui a le soutien du pouvoir économique traditionnel – gagne, elle a promis de gracier son père immédiatement. Malgré le fait qu’elle, comme Pedro Castillo, ait accepté la Proclamation des citoyens-Serment pour la démocratie, élaborée par les Eglises, la Coordination nationale des droits humains et l’association civile Transparence, pour sauver la démocratie et pour un gouvernement social et équilibré. Ce document précise, entre autres points, le respect des droits humains, l’engagement de quitter le pouvoir après le 28 juillet 2026 et de ne pas chercher ou tenter un quelconque mécanisme de réélection.

«Le Pérou est confronté à une véritable impasse, avec une perspective politique et sociale incertaine. Cela provoque déception, tristesse et incertitude», conclut Xavier Arbex.

Pérou libre, «une gauche populaire et autonome»

Le sociologue et analyste politique chilien Ricardo Jiménez vit au Pérou depuis plus de dix ans. Il vient de participer au dossier «Pérou: un rêve différé», publié par l’agence de presse ALAI, basée en Equateur.

Comment voyez-vous l’avenir du Pérou en cas de victoire de Pedro Castillo?

Ricardo Jiménez: Personne ne sait vraiment comment il gouvernerait. Il y a quelques semaines à peine, il était presque inconnu et personne n’imaginait qu’il serait un candidat important. Aujourd’hui, les groupes de pouvoir traditionnels prédisent un désastre s’il gagne. Castillo et Pérou libre représentent la réaction à la lassitude de la population et une réponse à la crise structurelle. Le Pérou doit décider entre une proposition de sortie de crise ou une proposition de répression et de corruption. A mon avis, cette deuxième option ne pourrait gagner qu’avec la fraude. Si c’était le cas, le pays exploserait bien avant la fin du mandat.

La classe politique péruvienne et certains médias internationaux le présentent comme le candidat d’une gauche radicale.

Ils cherchent à diaboliser Pérou libre. C’est préjudiciable, et largement fabriqué. Pérou libre est une nouvelle force de gauche, créée en 2007. Ses dirigeant·es et cadres ont entre 40 et 50 ans et il y a beaucoup de jeunes leaders. L’une des critiques adressées à Pedro Castillo est qu’il ne disposerait pas d’une équipe hiérarchisée. Mais le problème du Pérou, sa crise terminale, n’est pas technique mais politique. Ce débat sur la technicité de la gestion correspond à un vieux discours néolibéral usé d’il y a trente ans, Aujourd’hui, il s’agit d’une volonté politique de changement. En commençant par l’Assemblée constituante ainsi que par une augmentation significative et urgente des budgets de la santé et de l’éducation. Sans oublier la deuxième réforme agraire et la diversification productive.

Comment définiriez-vous Pérou libre?

C’est une gauche populaire, authentiquement autonome, sans complexe et qui ne cherche ni n’accepte le chantage de la droite. Un courant politique qui, sans demander la permission à qui que ce soit, sans stratégies de «big data» et de «twitter», vient des Andes profondes. Elle intègre des secteurs toujours méprisés par le racisme de classe, tel le mouvement rondero [organisation communautaire et participative] rural et urbain qui est le mouvement social le plus important du pays. Elle inclut également des secteurs du syndicat des enseignant·es, qui a été le plus combatif et le plus critique à l’égard de la négligence néolibérale de l’éducation, ces dernières années, et qui a la capacité de rivaliser électoralement aussi dans les régions pauvres de Lima.

En Europe, sa promesse d’expulser les réfugié·es vénézuélien·nes délinquant·es a choqué.

L’expulsion des personnes étrangères condamnées par la justice pour un délit est pourtant une pratique commune à tous les Etats. Il y a eu une volonté de présenter Pedro Castillo comme un xénophobe qu’il n’est pas. Il existe effectivement un mécontentement de nombreux Péruviens à l’égard des Vénézuéliens. Le gouvernement de [Pedro Pablo] Kuczynski avait été convaincu par les Etats-Unis de leur ouvrir grand les portes du pays et même de les encourager à venir. Washington avait assuré qu’entre la fuite migratoire et le blocus économique imposé à Caracas, le gouvernement de [Nicolas] Maduro «tomberait en deux semaines». Or cela n’est pas arrivé et l’usage de la migration comme arme idéologique contre un pays voisin a laissé un million et demi de Vénézuéliens sans aucune aide au Pérou… Ces réfugié·es sont devenu·es l’armée de réserve du patronat pour précariser encore plus les conditions de travail. D’autres ont formé des bandes délinquantes générant des problèmes dans les communautés. Ce sont elles et eux que visait Pedro Castillo.

PROPOS RECUEILLIS PAR SFI

Traduction: Rosemarie Fournier.

Sergio Ferrari

https://lecourrier.ch

Les Péruviens sont appelés à choisir dimanche entre la candidate de droite populiste Keiko Fujimori et le représentant de la gauche radicale Pedro Castillo.

L’instituteur syndicaliste de 51 ans a répété à l’envi qu’avec sa rivale, ce sera «plus de pauvres dans un pays riche» et que perdurera la corruption. (Photo Luka GONZALES / AFP)

Les Péruviens sont appelés aux urnes dimanche pour élire leur nouveau président parmi les deux vainqueurs surprise du premier tour: la candidate de droite populiste Keiko Fujimori ou le représentant de gauche radicale Pedro Castillo.

Dans un pays où le vote est obligatoire sous peine d’amende, une majorité se rendra dans les centres de vote à contrecœur. Écartelés par deux extrêmes dans lesquels ils ne se reconnaissent pas, ils sont surtout préoccupés par les chiffres alarmants de l’épidémie de coronavirus qui a déjà fait plus de 184’000 morts, faisant du pays andin le 5e le plus endeuillé au monde et le premier par rapport à son nombre d’habitants (33 millions).

Après le soulèvement populaire de novembre 2020 pour protester contre les agissements du Parlement et la succession de trois présidents en 10 jours, cette présidentielle était attendue pour mettre fin à une instabilité politique chronique dans le pays qui a aussi connu six ministres des Affaires étrangères en un an.

Mais le futur président n’aura pas les coudées franches pour gouverner. Lors des législatives organisées début avril lors du 1er tour, aucune majorité ne s’est détachée. Le parti Peru Libre de Pedro Castillo est arrivé légèrement en tête devant Fuerza Popular de Keiko Fujimori.

3e second tour pour Fujimori

Et au lieu d’apaiser les tensions ambiantes, la campagne du second tour les aura alimentées entre deux camps fortement antagonistes et au coude à coude dans les sondages: 42% des intentions de vote pour Pedro Castillo, contre 40% pour Keiko Fujimori, selon une enquête de l’Institut Ipsos réalisée à une semaine du scrutin.

Keiko Fujimori, 46 ans, et ses partisans n’ont eu de cesse d’agiter le chiffon rouge par rapport au candidat de la gauche radicale, affirmant qu’il allait transformer le Pérou en une sorte de Corée du Nord ou de Venezuela, et mener le pays à la ruine et à la dictature. L’instituteur syndicaliste de 51 ans a, lui, répété à l’envi qu’avec sa rivale, ce sera «plus de pauvres dans un pays riche» et que perdurera la corruption.

Il fait référence au scandale Odebrecht, du nom du géant brésilien du bâtiment qui a reconnu avoir versé des pots-de-vin dans plusieurs pays latino-américains. L’affaire a éclaboussé de déshonneur la classe politique péruvienne. Pas moins de quatre ex-présidents, dont un s’est suicidé, ont été impliqués dans ce scandale.

Et Keiko Fujimori, qui a déjà passé 16 mois en détention provisoire pour blanchiment d’argent présumé dans cette affaire, a vu le parquet requérir contre elle 30 années de prison. En cas de victoire, après deux échecs au second tour en 2011 et 2016, elle deviendra la première femme présidente du Pérou et ne pourra être jugée qu’à l’issue de son mandat de cinq ans.

Économie dégradée

Si les deux candidats ont des programmes politiques à l’extrême opposé, étatisme et nationalisations d’un côté, libre concurrence et réduction des impôts de l’autre, ils s’accordent cependant sur certaines questions de société. Dans ce pays très catholique, tous deux sont contre l’avortement, défendent la famille traditionnelle et n’accordent pas d’importance aux droits de la communauté LGTBI.

Le vainqueur devra aussi faire face à une situation économique dégradée: après avoir connu pendant des années une croissance supérieure à la moyenne latino-américaine, celle-ci s’est contractée de 11,12% en 2020, le pire chiffre depuis trois décennies. Deux millions de Péruviens ont perdu leur emploi pendant la pandémie et trois millions ont basculé dans la pauvreté. Un tiers des habitants sont classés comme pauvres, selon les chiffres officiels.

Pedro Castillo promet du changement en cas de victoire avec l’élection d’une Assemblée constituante. Tandis que Keiko Fujimori défend l’actuelle loi fondamentale qui garantit le libéralisme économique, promulguée en 1993 par son père Alberto, président de 1990 à 2000 et qui purge une peine de 25 ans de prison pour corruption et crimes contre l’humanité. Elle a répété son intention de lui accorder une grâce présidentielle.

Les bureaux de vote seront ouverts douze heures d’affilée pour limiter les attroupements, de 7 à 19 heures. Les premiers résultats officiels seront connus vers 23 heures (5 heures le lendemain en Suisse).

AFP

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