Entre sabotage et bureaucratie, la mégacoupure électrique qui a frappé le Venezuela est symptomatique de la crise traversée par le pays.

 

L’éclairage du syndicaliste Stalin Pérez

Ne jamais renoncer. Quand on lui demande, en pleine déconfiture du gouvernement de Nicolás Maduro, ce qu’il garderait de l’expérience bolivarienne, l’homme n’hésite pas: «Le plus important, le projet, l’intention.» Vieux militant socialiste, porte-drapeau des travailleurs de l’industrie automobile, Stalin Pérez Borges n’est pas tendre avec la bureaucratie bolivarienne, dont l’incurie est pour beaucoup, selon lui, dans la crise électrique qui frappe le pays.

Mais s’il est lucide quant aux échecs du passé et du présent, le syndicaliste croit toujours dans l’avenir du processus révolutionnaire initié par Hugo Chávez. A condition de donner ce «coup de barre» que l’ancien militaire avait appelé de ses vœux, peu avant d’être emporté par la maladie.

En vingt ans de chavisme militant, Stalin Pérez n’a jamais réfréné ses critiques, ni édulcoré son discours. Sa posture radicale, autogestionnaire, ne l’a pas empêché d’exercer d’importantes responsabilités, notamment à la tête de l’Union nationale des travailleurs (UNT). Fondée en 2003, elle voulait offrir une alternative à la centrale CTV qui avait soutenu le putsch contre le président Chávez. Elle se déchirera (notamment) sur l’épineuse question de l’autonomie syndicale, autre cheval de bataille de M. Pérez, pourtant membre du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) au pouvoir.

S’il a aujourd’hui quitté l’avant-scène, Stalin Pérez conserve un rôle au sein du Conseil consultatif de la Centrale bolivarienne socialiste des travailleurs (CBST). «Je ne suis pas un homme de confiance du gouvernement mais ils me supportent encore», s’amuse-t-il. De passage à Genève, il livre au Courrier son bilan de deux décennies de «chavisme».

Comment se porte le mouvement syndical vénézuélien?

Stalin Pérez: Mal, il vit sa pire crise. Depuis le conflit du second congrès de l’UNT en 2009, les organisations n’ont cessé de se diviser. Certains courants, comme celui mené par Marcela Maspero, ont même rejoint la droite radicale. Quant à la CBST, elle se montre incapable de développer des stratégies autonomes du gouvernement.revolution en panne 1132x755

Stalin Pérez. JPDS

Mais le mouvement des travailleurs est surtout durement affecté par la crise: 80% de la capacité productive est paralysée. Dans l’assemblage automobile, on est passé de 20 000 travailleurs à quelque 5000. Des entreprises ont fermé et quitté le pays, comme General Motors, laissant leurs employés à la rue. D’autres comme Ford ou Toyota sont paralysées. Or l’industrie locale, par exemple le secteur des pièces, est très affaiblie. Durant les années de forte croissance, les multinationales les avaient marginalisées.

Comment expliquez-vous la gravité de cette crise?

Les causes sont multiples. A commencer par la tentative de déstabilisation politique, dès 2014, avec les guarimbas (violences, émeutes) et le sabotage de l’économie, par l’arrêt de la production, la dissimulation des produits importés ou la manipulation du taux de change du dollar. Dès 2015 sont venues s’ajouter les sanctions internationales. La guerre économique est montée en puissance. D’autant qu’elle trouvait un terrain favorable dans les erreurs des gouvernements successifs. Aux temps du boom économique (2005-2011), quand les prix du pétrole flambaient, le Venezuela n’a pas su profiter de ses revenus exceptionnels pour investir massivement dans la production. Le pays a continué à tout importer. Désormais même l’extraction pétrolière a chuté. Une erreur historique a été commise, répétant celle de la Quatrième république (1953-1999) et même des pouvoirs précédents.La crise a accentué la tendance, l’Etat voyant ses revenus fondre, il s’est concentré sur l’importation de médicaments et de vivres.Le manque d’investissements concerne aussi le secteur privé. Au Venezuela, la logique est de vivre de la rente et, si possible, d’évader le capital capté vers l’étranger.Des syndicats ont tiré la sonnette d’alarme. Dans les télécommunications, le pétrole, l’électricité, on a réclamé en vain des investissements.

Pour le syndicat des électriciens, Fetraelec, la vétusté du réseau est la cause de la gigantesque coupure d’électricité de ces derniers jours.

C’est partiellement vrai. Il y a eu une combinaison de sabotage et d’impéritie de l’Etat, à l’image de ce qui se passe dans le reste de l’économie. Cette crise est emblématique: le Venezuela possède un potentiel hydroélectrique immense – nous exportons vers la Colombie et le Brésil – mais il peine à distribuer cette énergie à travers le pays et les pannes ne sont pas rares. L’une des difficultés provient des bas prix de l’électricité. Il y a une dizaine d’années, la société publique Corpoelec était parvenue à améliorer la situation sous l’impulsion d’une nouvelle approche participative. Ce fut l’expérience de cogestion ouvrière la plus réussie de toutes celles tentées au Venezuela. Au point que la bureaucratie qui gérait les entreprises similaires, comme la pétrolière PDVSA, a eu peur que le modèle ne se propage… Ironie de l’histoire: ils ont alors prétexté des problèmes de sécurité du réseau pour redonner à la bureaucratie le contrôle sur une entreprise stratégique. L’un des responsables était Nervis Villalobos, qui est actuellement détenu en Espagne pour des cas de corruption.

Garder le plein contrôle de l’entreprise pour pouvoir se servir…

Exactement. La bataille contre la corruption n’a jamais été menée.

Aujourd’hui l’entreprise est dirigée par un général…

Comme de nombreuses autres entreprises. Imaginez la culture de gestion apportée par un militaire! Les affrontements avec les travailleurs étaient inévitables.

Le syndicat pointe aussi le manque de personnel qualifié.

Les conditions de vie et de travail se sont terriblement dégradé. L’an dernier, les primes de risque ont été supprimées. Les salaires sont devenus insuffisants. Quelque 60% des employés ont quitté l’entreprise, des jeunes et des spécialistes. Certains ont migré. L’Etat a réagi avec un plan d’engagement de jeunes mais ceux-ci ne sont pas encore formés.

Selon vous, le réseau a été aussi soumis à une attaque extérieure ?.

Oui. Il y a eu au moins une attaque informatique. Selon les camarades du secteur, tout a débuté par un incident (un incendie près du barrage de Guri, la principale source d’énergie électrique du pays, ndlr) dont la cause reste à déterminer. Après réparation, au moment où le réseau recommençait à fonctionner, une attaque s’est produite contre le système de pilotage automatique. Cela a obligé les techniciens à rétablir le courant manuellement, à tâtons, avec des rechutes constantes. D’où la longueur inhabituelle de la panne (pas encore pleinement résorbée, ndlr).

Plus largement, peut-on dire que les nationalisations de Chávez ont été un échec?

Oui, même s’il y a des exceptions. Ce qu’un travailleur craint le plus aujourd’hui, c’est de voir son entreprise étatisée! C’est un désastre! Les moyens de production devaient revenir au peuple, ils sont tombés dans les mains de fonctionnaires. Au lieu de faire gérer les entreprises par les techniciens, en mettant des garde-fous à la bureaucratisation (pas de privilèges, charges tournantes), les entreprises ont été confiées à des gens qui n’y connaissaient rien, par copinage familial ou politique. Au lieu d’avoir des travailleurs protagonistes, fiers de leur production ou des services offerts, on a des employés démotivés. Des plans de développement très intéressants avaient été établis. Mais certains avaient intérêt à que cela échoue.

Le président Maduro est un ancien syndicaliste, il semble pourtant peu enclin à écouter ces revendications?

C’est un ami personnel! Mais il a une vision différente du syndicalisme. Il y a un débat sur l’autonomie de la classe ouvrière et des syndicats que personnellement je défends. Chávez a beaucoup hésité. Maduro, lui, pense que les syndicats sont là pour servir les projets du gouvernement.

C’est un président autoritaire?

Lui et avant lui Chávez ont parfois fait réprimer. Nous l’avons dénoncé. De même que je critique la propension de ces dirigeants à tout contrôler, même dans les domaines qu’ils ne maîtrisent pas. Mais attention, qualifier le Venezuela de dictature est absurde et je suis choqué de voir des camarades européens reprendre ce discours.

Vous ne ménagez pas vos critiques et constatez les difficultés de la population, pourquoi soutenez-vous toujours l’expérience bolivarienne?

(Sourire.) Les erreurs sont inévitables, qui n’en commet pas? Ce pays avait et a besoin de ce projet de changement. On oublie l’état dans lequel était ce pays auparavant. Qui se souvient que le pays a explosé en 1989 lors du Caracazo (révolte sanglante contre un plan d’austérité, ndlr)? En 1999, Hugo Chávez est arrivé avec la volonté de construire un pays plus humain, solidaire, développé, répondant aux besoins essentiels. Nous n’y sommes pas parvenus. Mais j’y suis toujours favorable.

Y a-t-il des acquis à défendre, des succès ayant traversé la crise?

Oui. Prenez parmi les principales actions sociales, il y a eu la Mission Barrio Adentro, qui a apporté, avec l’aide de Cuba, les services de santé au sein des quartiers populaires. Et la Mission Vivienda, qui a permis de donner un toit digne et bien équipé à des millions de Vénézuéliens. Aujourd’hui, la première s’est effondrée, en particulier par la difficulté de se fournir en médicaments, à cause des sanctions, des saisies d’argent appartenant au Venezuela et du marché noir. En revanche, l’héritage de la seconde est bien là. Et aujourd’hui, en pleine crise, des millions de personnes – officiellement 60% des Vénézuéliens – bénéficient d’une aide alimentaire importante. Ce n’est pas rien!

Le processus bolivarien peut-il se régénérer?

A condition de donner davantage de pouvoir au peuple. Par exemple à travers les Communes (organisations populaires de base). La bataille n’est pas terminée et, visiblement, nous sommes encore nombreux à vouloir la livrer. Malgré les difficultés quotidiennes, la pauvreté, des mobilisations massives ont répliqué au coup de force de Juan Guaidó! Beaucoup de camarades qui s’étaient éloignés ont répondu présent. Je les appelle à rester ou à revenir: je suis la preuve qu’on peut exercer une critique constructive depuis l’intérieur du mouvement chaviste. Il y a eu beaucoup d’intolérance de la part du gouvernement envers les critiques, et trop d’impatience au sein des mouvements. Mais l’heure doit être à l’unité. On peut encore réorienter et sauver le processus révolutionnaire.

International Solidarité Benito Perez Venezuela

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