L’auteur-compositeur cubain Pedro Luis Ferrer chante depuis quarante ans les joies et les mésaventures de sa terre et de son peuple. Il joue ce soir à Genève.

Né en 1952 au centre de Cuba, Pedro Luis Ferrer a grandi entouré de musique. Dans les années soixante, il intègre à La Havane des groupes expérimentaux qui se multiplient à la faveur de la révolution naissante et reviennent aux sources de la chanson populaire et afro-cubaine. Il se tourne ensuite vers le rock, la nueva trova, et développe son propre style, le changüisa, traditionnel et festif. Comme beaucoup d’artistes cubains, le musicien cristallise les tensions et les fantasmes dualistes liés à la politique de l’île. Mais qui est Pedro Luis Ferrer selon lui-même?

Racontez-nous votre éducation musicale...

Pedro Luis Ferrer: Être autodidacte ne signifie pas que je n’ai pas reçu l’aide de ceux qui m’ont entouré. Mes proches, musiciens et poètes, ne se consacraient pas professionnellement à l’art, mais ils vouaient à notre culture nationale et universelle une dévotion totale. Ma maison était un lieu de rencontre. J’ai toujours étudié hors de l’école, pour faire, et non seulement pour accumuler des connaissances. Peu à peu s’est décanté tout ce qui n’était pas de l’ordre de ma sensibilité. Plus je comprenais l’importance de l’art dans la société, plus je devenais exigeant avec moi-même.

Aujourd’hui, je m’inscris dans une tendance qui tente de rénover la musique traditionnelle cubaine, puissant véhicule de communication spirituelle. Les traditions qui ne se renouvellent pas périssent.

Quel est pour vous le rôle de l’artiste?

Mes chansons répondent à ce que l’on exige de l’art. Une chanson qui s’abstrait de la circonstance humaine, c’est une plume condamnée à flotter dans les limbes. Je crois que la mission des œuvres d’art est d’encourager l’humain à être davantage libre et sensible. À respecter l’autre. Dans le monde, il y a deux choses: l’art et la médiocrité. L’esclavagisme et l’oppression sont les pires médiocrités de ce monde. Voilà de quoi je parle dans mes chansons.

«Mon père a été communiste, moi pas autant que lui», chantez-vous. De qui, de quoi, vous sentez-vous héritier?

Mon père a été fidéliste et communiste, comme la majorité des gens à Cuba. Mais il aurait pu ne pas l’être, et il resterait mon père. Les idéologies ne doivent pas détruire l’amour de la famille, l’affection et l’amitié sont au-dessus de toute filiation politique. Je précise qu’il existe bien des postures humaines abominables et criminelles, mais ce sont des aberrations pathologiques se déguisant avec des arguments tordus pour occuper le monde politique. Cette chanson appelle à l’évolution harmonieuse de la société, au respect de l’autre, dépourvu de l’esprit de revanche qui ne produit que tristesses et éternelles rancoeurs. À partir de là, je peux ne pas être d’accord avec les idées de mon père, c’est naturel. Pour moi, chacun doit accepter – pour le meilleur et pour le pire – sa part de responsabilité dans la réalité cubaine. Car parfois, on a l’impression que notre réalité n’est pas le fruit de notre construction, à nous les Cubains.

On dit que vous avez été censuré, emprisonné, que vous vous êtes exilé…

Beaucoup de choses ont été cousues par l’imaginaire populaire ou par ceux qui en retirent des avantages. Même si je n’ai jamais été en prison, il y a certes eu et il y a encore des gens en prison, là-bas comme partout. Il est vrai qu’il n’y a pas dans notre pays de lois protégeant l’opposition politique. C’est pourquoi, quand on écoute une chanson critiquant le gouvernement ou le système, des fausses rumeurs faisant de toi un prisonnier ou un exilé apparaissent vite… Même si dans un passé récent c’était parfois problématique, je parcours aujourd’hui librement toute l’île avec mes chansons critiques bien que prudentes avec le langage, pour des motifs esthétiques avant tout. Mais je m’y exprime avec une absolue responsabilité et sincérité.

Je ne me suis jamais exilé. Personne n’a le droit de m’expulser de mon pays ni de m’interdire l’accès au monde. Historiquement, le pouvoir révolutionnaire a commis beaucoup d’erreurs dans ce sens, résolues aujourd’hui. J’ai des amis qui sont partis que j’apprécie et respecte. Mais je n’ai jamais voulu partir de Cuba. D’autant moins «maintenant qu’il est permis de critiquer», comme dit une de mes chansons. La solution est de travailler sur ce qui est mal fait. Si nous partons tous, qui s’occupera d’améliorer le panorama national?

Quel est votre rapport à la révolution cubaine? À son évolution? À Cuba?

La révolution cubaine de 1959 a donné lieu à un nouvel État qui a eu des mérites et des torts. Un demi-siècle après, l’heure est aux bilans. Je suppose que la priorité est de parler de l’évolution, en réponse à l’immobilisme qui hypertrophie bonne part du rêve de nos pères révolutionnaires, et qui a fait obstacle à l’initiative et la créativité de notre peuple. Cuba est un pays jeune qui se construit encore, avec un peuple pour qui rien ni personne ne résulte étranger, car son anatomie et sa spiritualité sont la synthèse des cultures européennes, africaines, américaine et asiatiques. Un pays d’exploités et d’exploiteurs, de colons et de libérateurs… Nous nous adaptons à toutes les circonstances sans jamais renoncer à être heureux au quotidien. C’est pour tout ça que rien ni personne ne peut isoler Cuba. Moi, j’ai là-bas ma famille, ma maison, un petit studio d’enregistrement domestique pour répéter avec mes musiciens. Je joue dans tout le pays, indépendamment de ma relation avec le monde que je considère nécessaire. J’ai là-bas un public me suit et m’inspire quotidiennement. Que demander d’autre? I

Concert le lundi 10 octobre, 20 h 30, Café Théâtre des Savoises, rue des Savoises 9 bis.
Réservations: 076 347 37 35

http://www.lecourrier.ch